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Vignale, le jardin partagé | Les ricochets poétiques d'Angèle et de Marie T. | Lettre N° 21

Publié le 22 février 2024 par Angèle Paoli

                                                                                                                   Les ricochets poétiques d'Angèle et de Marie.T

                                                                                                                                                                 

                                                                                                               

HILDA DOOTLITTLE(1)

"En ce moment je lis Hilda Doolittle"
Photo Angèle Paoli 

Vignale, le 13 février 2024

Ma chère Grande,

Merci à toi pour cette si belle lettre qui me touche profondément. Tu es bien plus douce que moi et plus généreuse sans doute aussi. Ta sagesse me rassérène, moi dont la patience a de plus en plus de chance de s’émousser. Par ailleurs j’admire ton travail, la diversité des espaces ouverts pour accueillir les uns et les autres. Je circule mieux qu’avant dans ton monde. Je trouve la mise en page plus claire et les liens permettent de vagabonder plus à son aise. Bravo à toi. 

J’ai appris aujourd’hui, en même temps que l’existence du poète Roger Dextre, l’annonce de son décès. Je ne connaissais pas du tout ce poète et tu vois, j’ai beau lire et découvrir nombre de poètes autour de moi, celui-ci, dont je mesure l’importance et la valeur m’avait totalement échappé. J’en suis désolée mais je vais rattraper cette erreur et ce manque. Sylvie a écrit un très beau poème pour ses obsèques et nous avons parlé de lui mais aussi de toi. Vous vous êtes rencontrées autour de lui et tu as dû entendre ses mots. Il a été publié à la « Rumeur Libre » mais je n’ai jamais reçu aucun de ses ouvrages. Étrange en tous cas, d’apprendre dans le même temps et conjointement, une existence et une disparition. C’est une expérience assez rare, qui agit comme une sorte d’étau dont les deux branches se rejoignent pour enserrer la vie-la mort dans un même geste. En quasi apnée.

Parallèlement, comme tu le dis très justement, nous abordons sur cette rive où les défunts se déposent en plus grand nombre que les vivants. Il ne se passe pas un jour qui ne nous rappelle à l’éphémère de nos vies. Chaque jour remet à la grève son lot de défunts. Ces jours-ci, Robert Badinter. Un homme de gauche de grande valeur, comme il en existait jadis. Je l’avais vu, il y a quelques temps, chez lui, dans un entretien avec Augustin Tapenard. Je ne me souvenais pas qu’il était si âgé ! Sa disparition n’a pas tardé. Quelques semaines à peine. Je suis particulièrement attachée à cette personnalité au destin incroyable, mon père, magistrat, ayant œuvré à ses côtés pour l’abolition de la peine de mort. Il nous parlait de lui à table, le soir, de son combat inaltérable, et nous confiait l’admiration qu’il avait pour lui, alors jeune avocat. Il avait écrit dans ses carnets : «Toutes les détresses m'inspirent de la pitié, même celle du coupable démasqué… » Et puis il y a sa femme, la sublime Élisabeth Badinter. Quel beau couple ! Je pense à elle, qui doit désormais affronter la vieillesse sans Lui. Qui d’autre ? Je ne sais plus, cette disparition-la ayant éclipsé toutes les autres. Si, tout de même : le décès quelques jours avant Noël de notre maire, emporté par une crise cardiaque imprévue. Je l'avais vu sur la place, trois jours avant sa disparition. Le village est en deuil et ce qui reste du Conseil Municipal tente d’organiser une relève possible. C’est dur. Et puis, côté famille, le décès le jour de Noël du plus jeune frère de mon beau-père, très âgé, un oncle germain d’Yves, que nous aimions beaucoup tous deux. Et la famille, ses neveux et nièces, se déchire sur sa tombe pour récupérer ses biens. Il était riche comme Crésus et les dents sont acérées. C’est terrifiant. Et assez abject. Barrkkkk…

Pour en revenir à la vie, bien sûr, il y a tous ceux qui vieillissent autour de nous et qui nous tiennent suspendus à leur souffle. Pour toi « l’ami Charles », pour moi, je ne sais pas vraiment, bien que je sente les choses s’étioler autour de moi. Des poètes qui se retirent, qui mettent fin à un projet, quelque chose qui ici et là se termine. Avec un horizon qui se rétrécit, au fur et à mesure que l’échéance se rapproche. Moi-même je songe depuis quelques temps et de plus en plus souvent à prendre congé. Dans ma tête se programme ma retraite prochaine comme revuiste et comme « poète ». Sans doute l’ambiance délétère de cette nouvelle année et de la fin extrêmement violente de 2023 y sont-elles pour quelque chose. Je sens de temps en temps mon enthousiasme et mon énergie battre de l’aile. Et pourtant l’année 24 est pleine de promesses avec trois publications pour le prochain « Marché de la poésie ». Je ferai les annonces en temps voulu, lorsque se préciseront les échéances. 

Oui, j’ai envoyé mon poème sur la « grâce » pour une autre anthologie que celle de Bruno Doucey. C’était avant les événements et la polémique qui a ébranlé notre petit monde de la poésie. Sinon, j’aurais abdiqué et me serais abstenue. Mais je pense que le monde de la poésie, comme celui de la culture et de l’ensemble des Institutions est dans un état déplorable. Je préfère me tenir au large. Je ferai une exception pour le « Marché » mais j’ai bien peur que l’ambiance n’ait plus rien à voir avec celle que j’ai connue et aimée. Heureusement, il y a les amies et amis, les rencontres inattendues, les surprises, le plus souvent très agréable.

Je prendrai soin dans les prochains jours, d’ouvrir les liens que tu m’envoies. Peut-être mes réserves récentes auront-elles bougé, qui sait. Je ne suis pas monolithique et je peux aussi prendre de la distance avec mes propres impressions de lectrice. J’aime bien aussi être bousculée dans mes résistances. Et s'il reste une once de dialogue possible, autant que ce soit autour des livres. Mais le terme de « verdict » ne me paraît pas justifié. Tout au plus un avis, qui peut être modifié par une relecture, mais « verdict » est excessif. Qui suis-je pour trancher ainsi ? Chaque lecteur ou lectrice lit avec ses propres données, acquis, sensibilité, environnement, centres d’intérêt, et humeur du moment. Humeurs dont nous savons qu’elles sont changeantes. Pas seulement chez les femmes ! « Souvent femme varie », parait-il. En ce qui me concerne, je préfère la variation, riche en surprises, au monolithisme figé des idées (pour ne pas dire idéologies) définitivement acquises et jamais soumises au doute. Et prof, il y a longtemps que je ne le suis plus. D’ailleurs on disait « enseignante » et pas « prof ». Peut-être le « déclassement » dont l’on dit que le monde enseignant souffre tant vient-il aussi du terme employé pour parler de ce monde protéiforme qui va du « professeur des écoles » (étrange retouche) au professeur émérite en passant par le conglomérat indistinct des enseignants tout terrain encore en activité.


J’ai prévu pour les prochains jours la publication d’extraits de livres dont j’ai fait la lecture. Pas possible de faire des notes pour chacun, c’est un travail énorme. Je ne suis pas sûre d’ailleurs que les recensions soient tellement lues. Mais ça fait partie du jeu. Guidu, mon cher Guidu, lui, tient la comptabilité, temps de visite, schémas… Moi, non. Je m’en tiens au plaisir qui « m’oblige » ( au sens de « lier », par politesse) à me mettre quotidiennement à mon clavier. En ce moment je lis → Hilda Doolittle, son Hermione est grandiose. Et là, vraiment, il y a une sacrée écriture. Qui demande un effort pour s'y plonger. Mais au fond c’est avant tout ce que je cherche lorsque je lis. Une plume. Une plume qui me porte, qui est portée par une voix. Une voix qui me suit, qui m’insuffle sa vie qui m’accompagne, de nuit de jour, qui ne me lâche pas et jamais ne me quitte, obsédante, rassurante, exaspérante, et dont j’aimerais tant qu’elle me pousse à me renouveler dans mes modes d’écriture, qui apporte quelque chose d’exaltant dans l’expression de l’intime. Et si elle me quitte, l’espace d’un instant, elle me suit jusqu’à ce que je la rejoigne, que je la retrouve et m’en abreuve. Dans une voix il y a un timbre, des tonalités, une musique, un rythme. Tout cela est intériorisé au moment de la lecture. Je lis sous ma couette ce que je n’ai pas eu le temps de lire dans la journée. Et là, je ne lis que pour mon plaisir, sans souci d’écrire et rendre compte. C’est ma méthode. Et nul ne m’oblige à m’y tenir. Mais pour l’instant c’est mon radeau et je m’y tiens. Mais l'écriture, pour moi, qu'elle soit de prose ou de poésie, c'est le plus difficile à définir. Plus difficile que le récit qu'elle porte. J'en fais l'expérience tous les jours. Et je n'ai pas toujours de réponse. 

Ainsi l'écriture d’H.D ne ressemble à aucun autre. Il s’agit pourtant d’une traduction. Mais la traductrice est  Claire Malroux, alors, là, on s’incline. Et il n’y a pas de révision du texte initial, pas d’aplanissement et pas de lissage. Toutes choses que je ne reconnais pas (qui me rebutent)  en matière de littérature et d’art.

J’ai beaucoup de travail en ce début d’année, deux papiers importants à paraître dans les Carnets d’Eucharis de Nathalie Riera. L’un des deux, en ligne sur « Terres de femmes » et dans une revue scandinave, me vaut un afflux de demandes dans le domaine de l’écologie. Demandes de soutien, d’engagement, de participation, y compris financières, sous une forme ou une autre. Je n’ai rien décidé pour le moment. J’ai peur de me laisser embarquer par une force qui me dépasse… À voir. Cela est en contradiction avec mon désir de retrait. Prendre le temps de respirer, de regarder les mousses et les écorces, d’écouter les menus bruits qui se faufilent dans les feuillages en apparence endormis, le roulement de la mer en contrebas, tout cela me porte et m’accompagne, loin des violences et des cris de la ville. Et Bastia, calme en apparence, pour combien de temps encore ? Il y a eu des échauffourées tragiques dans les quartiers dits « difficiles » au sud de la ville. Résultat : 4 morts. Des jeunes. La Corse est gangrénée par la présence de 25 gangs, en relation avec le trafic de drogue et la mafia.


Mon impression générale est qu’il n’y a plus de solution, en rien. Où que je me tourne, je ne vois que dévastation, malheur, misère, cruauté et de part et d’autre un étau qui se resserre et s’apprête à nous anéantir. Alors, quand cela me saisit, je marche. Je me suis acheté des bâtons (des vrais, pas des cannes de grand-mère) et je marche, toujours sur la même route, ma route aux chèvres – et aux cochons. Peut-être, si ce malaise persiste vais-je me résoudre à aller consulter une… je ne trouve pas le mot … magnétiseuse ! non ! cartomancienne ! non ! esthéticienne ! non ! une uneuneuneune !!!

HYPNOTHÉRAPEUTE ! 

Pour le moment, outre la marche, je me suis mise au yoga, avec mes amies du village. Je pense que cela va me forcer à soigner mes articulations. J'espère pouvoir me tenir aux séances du dimanche soir (2 heures, c'est dur!)

Mon cœur de midinette fond en écoutant en boucle Zaho de Sagazan, il fait toujours beau au-dessus des nuages

Tu vois, je t’ai répondu vite cette fois-ci. Mais ne te crois pas pour autant obligée de prendre ta plume dans la foulée. Prends ton temps.

Je t’embrasse fort,

Prends soin de toi.
Angèle

MARINE

Photo Angèle Paoli 

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Portrait de H.D. (Hilda Doolittle)
Image, G.AdC

♦ Voir aussi sur  →Tdf 

 PS : J'allais oublier les poèmes ! En voici un de Blandine Merle, pris au hasard en ouvrant Naître et mourir:

« Dans le tamis du cœur
les pensées s’entrechoquent
avec plus de tension
que l’aiguille sur la toile.

Parfois, une ou deux gouttes tombent
sur le motif et l’embuent.

Il faudrait refaire la chanson

écrire : toi qui n’as que des accrocs
dans ta robe de mariée

et tirer sur le fil mal engagé
jusqu’à ce que toutes les larmes
passent à travers le grillage. »

Blandine Merle, «  Brodeuses » in Naître et mourir, Gallimard 2024, p.35.


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