Magazine Nouvelles

Emmanuel Moses | Poèmes fantômes | Lecture d'Angèle Paoli

Publié le 27 février 2024 par Angèle Paoli

Emmanuel Moses, Poèmes fantômes
Éditions Lanskine, 2024
Lecture d’Angèle Paoli

Emmanuel Moses(1)

Source 


« J’écris dans la nuit »

Avec les Poèmes fantômes, Emmanuel Moses invite ses lectrices et ses lecteurs à un bien mystérieux voyage. À travers temps à travers lieux, en des époques et en des paysages aussi éloignés que peuvent l’être la Chine de Wang Fo ou le Portugal contemporain, six poètes apparaîtront dans le recueil, les uns toujours en vie, les autres morts depuis longtemps. Tous, vivants ou morts sont des fantômes auxquels le poète prête sa voix, fantôme à son tour qui se glisse dans les strophes et dans les vers pour joindre sa mélancolie, sa tristesse parfois, ses regrets, son amertume ou son effroi, à celle de « ces autres » qu’il aime et qu’il fréquente, en profondeur et en complicité. Mais se glisse aussi son humour si singulier. Tous les poèmes ici rassemblés se répondent, se partageant les mêmes sentiments d’ombre et de lumière, les mêmes accents sur l’éphémère et l’infini, sur le temps qui blesse, accents d’amour ou de désespérance. Les mêmes contradictions. Le recueil s’ouvre sur un vers emprunté au célèbre sonnet de Gérard de Nerval, « El Desdichado ».


« Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ? … »


Une interrogation douloureuse, qui donne à l’ensemble des Chimères, sa tonalité lancinante. Laquelle est marquée par la quête d’une identité perdue. La marque d’une absence :

« J’étais heureux parce que j’avais enfin atteint une absence
poursuivie depuis toujours
Découvert le lieu même de la disparition » (in « Damir Morpugo »)

Peut-être, à travers les poèmes que lui inspirent ces fantômes que sont Tiago Domingues, Jacob Al Andalus, Pavel Gruza, Wang Fo, Damir Morpugo et Dom Stuart, le poète cherche-t-il une nouvelle langue poétique, comme l’avait fait Nerval au XIXe siècle ? Mais n’est-ce pas aussi son propre fantôme qu’il retrouve ? Son fidèle fantôme. Qui met ses pas dans ceux des poètes élus, lesquels lui ressemblent comme des frères. Une manière aussi, peut-être, pour Emmanuel Moses, de choisir son compagnonnage, de se sentir davantage exister par le biais des présences amies, avec lesquelles il se sent en adéquation d’âme. Car, si le poète n’avait pris soin de donner leur nom, il ne fait pas de doute que ses fidèles lecteurs l’auraient, lui, aussitôt identifié. Les yeux fermés. À quoi ? Je ne cesse de m’interroger sur ce qui fait la spécificité de la poésie d’Emmanuel Moses. Une voix particulière, tissée d’une apparente simplicité et familiarité. Une tonalité en demi-teinte pour nommer les choses de ce monde. Avec un vibrato qui étreint au plus profond et qui laisse sans voix. Ou du moins, si une voix persiste au-delà du temps de la lecture, elle se glisse dans les répétitions qui agissent comme des litanies (et peut-être comme des prières). Car il y a toujours, dans la poésie d’Emmanuel Moses une absence de Dieu qui le rappelle à sa présence. Ainsi de ce poème-citadin inspiré par Pavel Gruza, que domine le sentiment d’incompréhension et de désarroi :

« À Beroun, place du marché, il y avait une synagogue
Les Juifs chantaient bien, à ce qu’on dit
Le samedi, jour de marché, on s’arrêtait même devant la porte
Avant de reprendre ses affaires ou ses courses
Pourquoi Dieu a cessé de les écouter
Alors qu’ils le louaient de toute leur voix
C’est une question qui a intrigué les Berounais…

… Moi, le Chrétien de Smichov près de Prague. »

Ce qui réunit ces poètes sous la plume hypersensible d’Emmanuel Moses, au-delà des thèmes lyriques et immémoriels dont le poète a une parfaite maîtrise, c’est son art d’inverser les choses. Car les choses qui nous entourent et qui sont tout naturellement à notre disposition sont ici des êtres personnifiés, agissant de leur propre gré et se jouant de nos desiderata. Animés de la plus simple et subtile manière, les choses se rebiffent contre les lieux communs et les clichés qui leur collent à la peau, avec un naturel réjouissant, qui ne laisse pas de surprendre. Ainsi de la lune qui joue un rôle important. Présente « à perte de lune », elle assiste les « désespérés » dans un geste qu’elle réitère auprès de chacun d’eux : « Elle leur tend une main blanchie à la chaux ». C’est aussi une épieuse qui suit les hommes dans leurs faits et gestes, les surprend et les accompagne, dans leurs malheurs comme dans leurs plaisirs. Annonciatrice, à ses heures, d’un fil d’espoir :


« Cela se produira demain
Une lettre arrivera
Un moineau picorera des miettes de pain frais au creux de la paume ouverte
Le téléphone sonnera et la voix attendue dira quelques mots… »

Le plus souvent « blême et facétieuse comme un fantôme », elle parle un « langage brillant et silencieux ».

Outre la lune, il y a les nuages et « la goutte d’eau » et « la goutte de soleil. Derrière une apparente simplicité, la force des images familières inverse le regard, renouvelant le lien que nous entretenons avec elles et avec l’usage que nous en faisons. Les nuages se rebiffent eux-aussi, ivres d’une liberté nouvelle qui ne doit plus rien aux hommes :

« … Ils s’ébrouent dans le bleu
Et le monde passe sous eux, vagabonds immaculés
Ne leur parlez pas d’horizon
Ils se moqueraient gentiment
Insensibles qu’ils sont à toute illusion. »

La vie expressive des êtres ainsi réanimés par le regard du poète - qui, ce faisant, décentre l’humain - retrouve la voie de sentiments anciens, liés à la communauté des formes ; la replace dans la chaîne naturelle qui unit les saisons à une enfance simple et joyeuse d’autrefois. Tout cela entre six ou huit vers. Parfois davantage. En effet, quel que soit le costume qu’endosse le poète et les portraits qu’il brosse – amant « hypersensible », triste et résigné, exilés meurtris et « spectres en charpie », projets et petites vengeances, rencontres d’ivrognes et de désespérés … – le poète possède l’art du tableau bref, de l'incise qu'il pratique avec tendresse et humour. Mélancolique et secret, il me fait sourire et même rire dans cette part discrète qu’il livre de lui-même.
Ainsi de ce poème, que je ne résiste pas à retranscrire ici. Parce que je me sens tout à fait concernée par son adresse. Je sais que le poète ne m’en voudra pas si le mystère de sa pensée me dépasse et reste un mystère :

« Ma vie, ma tendre vie
Tu es une chaussette trouée
Non, tu es une paire de chaussettes dépareillées
N’essayez pas de comprendre
Je n’y arrive pas moi-même
Il faut parfois jeter une métaphore à la mer
Advienne que pourra. » (in « Pavel Gruza »)


La poésie d’Emmanuel Moses est tout sauf « insipide ». Elle est la vie même, même lorsque la vie prend des formes terrifiantes. Comme c’est le cas dans le « Psaume de guerre » inspiré par Dom Stuart, « poète écossais et moine bénédictin » (1878-1929). Quatre poèmes composent ce dernier échange fantôme. Le poète français renoue ici avec les psaumes de David déjà présents dans Motets. Chacun d’eux étant annoncé par une phrase latine empruntée au Miserere du psaume 50. Quatre poèmes pour évoquer « les faubourgs de la mort », l’horreur des retours sans visages et sans noms. Qui nous poursuivent, quelles que soient les époques. Quelle délivrance possible pour les revenants rongés par la solitude, l’oubli et la mort ?


Ainsi, sous les six vêtures poétiques choisies, Emmanuel Moses se glisse-t-il habilement pour révéler ce qui depuis toujours le taraude et l’habite, livrant derrière l’emprunt la part obscure de lui-même. Toujours présente au-delà du temps et de l’absence:


« J’écris dans la nuit
Et ce n’est pas pour le limon, pas pour les étoiles non plus
Foin de la finitude comme de l’éternité !
J’écris pour la couronne des arbres, à la lumière des réverbères
Pour les bruits qui montent de la rue,
Chansons et rires, puis un oiseau qui rêve, et le dernier train. » (in « Pavel Gruza)

Y a-t-il encore une once d’espoir ? Où sont passés le sourire et le rire ? Envolés, malgré l’appel à Dieu - « Deus Deus salutis meae » - à la lecture du vers qui clôt le recueil :

« Vous pensiez à la tranquillité cruelle des lendemains
Seuls dans votre engouffrement. »

Il reste, à livre fermé, une douleur qui enserre le cœur et la conviction vibrante qu’il y a là, dans la poésie d’Emmanuel Moses, quelque chose de grand. Une voix qui dépasse et qui étreint.

Poèmes fantômes

É d i t i o n s   L a n s K i n e

_________________________________

ANGELE NB

 Angèle Paoli / D.R. Texte angelepaoli

♦ Voir aussi sur →  Tdf 


Retour à La Une de Logo Paperblog