Cécile Wajsbrot / Plein Ciel

Publié le 13 mars 2024 par Angèle Paoli

 Lecture

                                                                                                                                                                  

                           "J'ai cliqué sur un film proposé en replay.    
                           Le Hasard, du réalisateur, Kieślowski "
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Vous m’écoutez toujours ? Je cherche depuis des dizaines d’années. Ou plutôt l’histoire revient m’obséder périodiquement, disparaît, reparaît. Connaissez-vous ces apparitions, ces resurgissements ? À chaque fois je me dis, j’irai au bout. Je retrouverai des membres de sa famille, je prendrai contact avec eux. Je suis allée dans des foires aux vieux livres pour retrouver des journaux de mai 1961, j’ai pu lire certains articles sur Internet – depuis qu’Internet existe ou plutôt depuis que j’ai eu l’idée qu’il pouvait y avoir là aussi quelques traces – j’ai multiplié les entrées, le numéro du vol, l’histoires des catastrophes aériennes, pour m’arrêter à chaque fois en cours de route et me dire, à quoi bon ?
Le temps passait sans apporter autre chose que la preuve d’une blessure non refermée. Un jour, pour me distraire, alors que je ne pensais pas à l’accident, j’ai cliqué sur un film proposé en replay. À cause du titre, Le Hasard, à cause du réalisateur, Kieślowski. Quelques lignes expliquaient que le film avait été tourné en 1981, interdit en Pologne et diffusé en 1987 seulement, avec quelques scènes censurées. Le personnage principal, Witek, devait prendre le train pour Varsovie. Trois variations s’offraient. La première, il arrivait au dernier moment et attrapait tout juste le train, devenait militant communiste au hasard d’une rencontre. Je peux vous raconter ?
     Si cela fait partie de l’histoire…
    Vous allez voir. Dans le cadre de son activité militante il doit aller en France mais en raison d’une grève, il ne peut pas partir. C’est la première fin. Deuxième variation, il ratait le train après avoir lutté en vain contre un milicien qui l’empêchait de passer, devenait opposant catholique au hasard d’une rencontre, devait se rendre en France mais on lui refusait son passeport. Troisième possibilité, il ratait le train sans heurt, poursuivait une vie académique, devait partir un jour en Lybie, changeait son billet au dernier moment en s’apercevant que le jour du départ tombait le jour de l’anniversaire de sa femme et son avion- qui n’était plus celui de la compagnie polonaise Lot mais un vol Air France – faisait escale à Paris. L’avion explosait envol. Dans les trois hypothèses, la Pologne était une prison dont il était impossible de sortir. Fermeture des frontières et des destinées, ni l’opposition ni l’adhésion au régime ne permettaient un horizon, et si l’on essayait le chemin des cimes, ni d’un côté ni de l’autre mais entre deux abîmes perpétuels, la voie se révélait également sans issue, finissant par la désintégration dans le ciel. L’explosion - à la fin de la troisième hypothèse – était la dernière image du film. Vous comprenez maintenant ?
          Je ne crois pas.
         Dès qu’une catastrophe aérienne se produit, à son annonce je pense à celle qui a marqué ma vie. Et quand c’est un avion d’Air France j’y pense encore plus. A d’autres moments, c’est le hasard qui m’y ramène. Comme ce film. Cet accident est le point de fuite de mon existence, le lieu où convergent les lignes de force, ce qui lui donne son unité, sa perspective mais ce point invisible me demeure perpétuellement caché, d’une certaine façon interdit. A chaque tentative d’approche il y a comme une barrière qui se dresse, comme une voix silencieuse qui me dit, n’y va pas. Propriété privée – défense d’entrer.

-Le premier dimanche du mois de mai.
-Ayez courage.
-Levez-vous à cinq heures du matin.
-Sortez dans la rue, la campagne, la forêt.
-Ouvrez votre fenêtre.
-Sortez sur le balcon.
-Et écoutez.
-J’écoute sans regarder et ainsi je vois, disait Pessoa.
- Quel que soit le pays.
-Quel que soit le continent.
-En ville ou au b ord de mer.
-Où que vous soyez.
-Vous entendrez.
-Le premier dimanche de mai.
-Les oiseaux chantent les autres jours bien sûr.
-Mais ce jour-là, au-delà des frontières.
-Ce jour-là, les casques, les écouteurs.
-Les appareils d’enregistrement les plus sophistiqués.
-Ou les plus simples.
- Se donnent rendez-vous.
-Quel que soit le lieu.
-Au même moment.
-Entre 5 heures et 9 heures du matin.
-Et se tendent, se mettent en marche, enregistrent.
-La mélodie devient tracé.
-Les courbes ses dessinent, des couleurs apparaissent.
-La mélodie devient tracé.
-Quelques secondes suffisent.
-Un chargement sur un site.
-Et se dessine une mosaïque.
-Sur un planisphère.
-Un chœur d’oiseaux.
-En Laponie, en Écosse.
-En Angleterre, aux Pays-Bas.
-En Bavière, au Canada.
-Un chœur.
-Certains sites font un montage.
-D’autres se contentent de juxtaposer les chants.
-Quelques photos donnent une idée des lieux.
-Des paysages.
-Un chœur.
-Du Canada au Ghana.
-Sur ce site, par exemple, « The Sound Approach ».
-Vingt-six minutes de chants qui jaillissent dans le silence environnant avec solistes et musiques d’ensemble, vingt-six minutes avec explication sur les lieux et les espèces d’oiseaux.
-Dans la toundra, la taïga, les marais.
-Dans la brousse, la savane.
-Parfois le graphique ressemble à une forêt.
-Un océan de verdure dont les lignes ondulantes figureraient des arbres.
-Ou une végétation sous-marine.
-Le premier dimanche du mois de mai.
-Le monde est à l’écoute.

        Cécile Wajsbrot, Plein ciel, Éditions Le Bruit du Temps 2024,pp. 46, 47, 48, 49, 50.

 CÉCILE   WAJSBROT


Source
■ Cécile Wajsbrot
sur Terres de femmes

Destruction (lecture d’AP)

→ Nevermore (lecture d’AP)

→ Mémorial (lecture d’AP)


         ■ Voir aussi ▼
        → (sur le site de la mél, Maison des écrivains et de la littérature) une fiche bio-bibliographique sur Cécile Wajsbrot
        → sur le site des éditions Le Bruit du temps) la fiche de l’éditeur sur Nevermore