1 - Les mains serrées

Publié le 01 septembre 2008 par Oreste75
Mes mains sont moites. J'ai beau les essuyer sur mon pantalon tout neuf, celles-ci refusent de trahir mon inévitable angoisse croissante. Un trac abominable, et qui ne veut absolument pas me laisser en paix, persiste à vouloir me gâcher ces deux heures de voyage qui vont me mener vers mon premier contrat professionnel.
Je quitte ma chère capitale pour me rendre sur la grande scène nationale du Théâtre de  Mollycity où je vais entamer mon premier jour de répétition avec le grand metteur en scène Tristan L., directeur des lieux.
P
endant ce douloureux voyage, assis en seconde classe de ce TGV; (attrapé de justesse aux aurores), je replonge, dans les pensées de mon burrelesque passé, quatre années en arrière...
J'ai découvert le travail de Tristan L., alors que je passais le concours de l'AFFPAD (Académie Française de la Formation Professionnelle de l'Artiste Dramatique); prestigieuse école de théâtre au niveau national qui convoque beaucoup de candidats pour un nombre infime de lauréats par promotion.
Je me souviens être resté abassourdi par le talent de ce metteur en scène. Je me souviens aussi être sorti de la représentation en affirmant, sans aucune modestie :
- Un jour, je travaillerai avec lui !"

Le spectacle était si prodigieux. Plus de deux heures de magie et d'émotion intense. Un texte sublimement rare, servi par un des plus grands acteurs de la scène française, et pourtant d'origine italienne : monsieur Ricardo S.
Terrifiant de force et de puissance, je découvre cet acteur pour la première fois sur scène et je me dis :
- Mon dieu... ce n'est pas un homme... C'est un monstre. Un monstre de tragédie... Sa voix est si puissante qu'elle en est à la fois voluptueuse et terrifiante...
Alors que j'ai, à ce moment, vingt-trois ans, et déjà treize années de cours d'art dramatique derrière moi, je me dis...
- Quand je serai grand, je veux être Ricardo S. !
Gonflé par une énergie inoubliable, je sors de la représentation, sonné, les larmes aux yeux, puis je prend fébrilement le métro pour me rendre à l'autre bout de la ville, dans mon minuscule petit studio.
Une fois rentré, je reste pendant des heures assis sur mon lit. Le regard fixé sur ce plafond gris en désuétude, une tisane à la main, une cigarette dans l'autre et un cendrier débordant de vieux mégots, posé sur mes jambes allongées à l'abandon de mes rêveries, je prie:

- Il faut que tu aies ce foutu concours, Oreste... tu ne vas quand même pas rester un serveur qui prend des cours de théâtre trois fois par semaine dans un petit conservatoire municipal...! Tu peux avoir ce concours bon sang... tu as déjà obtenu la première sélection, maintenant il ne t'en reste plus que deux !!!"


Les jours suivants, sérieux et tenace, je travaille sans relâche les scènes que je prévois de passer pour la deuxième sélection. Ma nature acharnée me dicte même de préparer d'ores-et-déjà la scène pour les éliminations définitives.
Le jour de la deuxième sélection arrive.
Elle se passe en deux étapes, qui se divise en deux journées.
Les premiers jours qui composent la première partie de la deuxième sélection, les 150 candidats restants sur les 1200 auditionnés, doivent passer, devant un jury formé de quinze professionnels du théâtre et du cinéma français, une scène du répertoire classique français, d'une durée maximale de trois minutes.
Je choisis de passer un monologue du célèbre Paul C. que je travaille depuis plusieurs mois...
Au sortir de ce premier passage, je suis particulièrement confiant, puisqu'à la fin de ma prestation, un silence d'au moins dix secondes a plané dans le théâtre, avant que la voix caverneuse du directeur de l'école ne proclame son célèbre :
- Merci.

Terminant ma scène à genoux, la tête baissée, les mains en position de prière (comme la scène l'indiquait),  je suis resté ainsi pendant dix secondes, (qui ont été d'ailleurs interminables), avant de pouvoir relever la tête, et à mon tour dire humblement au jury  :
- Merci.
Si je dis "confiant", c'est parce que le directeur de l'Académie est réputé pour terriblement stricte en ce qui concerne les horaires et les formalités du concours.
- Trois minutes par candidat,  c'est trois minutes par candidat, pas une seconde de plus !

Or, à chaque fois que j'ai chronomètré cette scène pendant les répétitions, celle-ci comptabilisait une durée de trois minutes et quarante secondes exactement. Je ne pensais vraiment pas arriver jusqu'au bout sans être interrompu.
Le deuxième jour de la deuxième sélection arrive. (Et c'est là que, pour moi, les choses se compliquent.)
Les candidats doivent choisir une scène d'une durée égale à celle du premier passage, c'est-à-dire, trois minutes. Cette fois-ci,  la scène doit appartenir au répertoire contemporain français, ou au répertoire contemporain ou classique étranger.
Ma nature sérieuse, tenace et acharnée, m'avait dicté de travailler plusieurs scènes afin d'établir le meilleur choix au dernier moment, suivant l'avancement du travail de chacune.
Mes choix étaient : 1- le rôle d'un jeune drogué, torturé dans le théâtre de Bernard-Marie K., 2- le rôle d'un médecin dépressif dans le théâtre d'Anton T., et 3- (en bonus pour m'amuser), le rôle d'une femme bourgeoise et alcoolique dans le répertoire de Jean G.
Les répétitions allant, les doutes et les questionnements aussi, Patrice W., mon professeur d'art dramatique du conservatoire municipal qui me prépare au concours, me conseille vivement de passer le troisième choix.
- C'est une scène très bien. Efficace... et tu es tellement drôle dedans que cela va séduire le jury. Il n' y a aucun doute là-dessus... tu vas les avoir... Passe cette scène. Il n'y en a pas d'autre...
- T'es sûr ?
- Mais oui... et puis, tu sais, c'est un métier dans lequel il faut prendre des risques... alors vas-y... Risque ! Sinon tu te feras chier dans ta vie... crois-moi !!!
- Oui, mais quand même, c'est le rôle d'une femme... tu ne trouves pas que la scène du docteur est sans doute plus...
- Ecoute Oreste ! Tu arrêtes de me casser les burnes avec tes questionnements à la con !. Je te dis ce que je pense. Maintenant, si tu as envie de faire autrement... Tu te démerde ! C'est ton problème ! c'est ton concours !
C'est sans doute à ce moment-là où j'ai compris que le métier que j'avais choisi était sujet à de nombreux choix, de nombreuses contraintes et surtout à de nombreuses susceptibilités.
Après de nombreuses et profondes réflexions, je décide d'écouter Patrice et de prendre le risque.
Celui de me présenter au deuxième tour du concours national de l'AFFPAD, travesti.
(A suivre.)