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Françoise Clédat / Le reflux lyrique / Lecture d'Angèle Paoli

Publié le 31 janvier 2025 par Angèle Paoli

Françoise Clédat, Le Reflux Lyrique,
Tarabuste Éditeur 2024
Lecture d’Angèle Paoli

Cancer(1)

« la mutation des cellules cancéreuses »

Ph.→  G.AdC 

« TeXtité à la disparition »

Écrire comme crier. Mais aussi l’inverse. Dans son nouveau recueil poétique Le reflux lyrique, Françoise Clédat explore, inlassablement et remarquablement, ce qui la hante. Entre cancer, subi vécu accepté transcendé, et disparition – la sienne - qu’elle dit sent vit écrit comme prochaine, la poète explore, dans le même temps de l’écriture, ce qui autour d’elle, auteurs musiciens artistes conceptuels, pousse jusque dans les extrêmes. L’écriture se dit s’expérimente se vit « comme « écriture du monstre qui est en soi ». Et les extrêmes comme autant de confins dont il faut repousser les limites – jusqu’au « monstrueux dévolu aux chimères, aux hybridations » - et, au passage, s’attacher à repousser celles, invisibles, des cellules, toujours en activité dans leur progression programmée d’anéantissement. Une mort imminente, vécue au jour le jour comme un « reflux » de la vie. Est vécu comme reflux tout ce qui, au rebours de la vie, se retire, se transforme du vivant au non vivant, laissant à nu le rivage. Mais aussi bien, le corps.

Ainsi s’exprimait déjà « la vieille femme de Beare », anonyme du IXe siècle irlandais dans ses Lamentations, mises en exergue par la poète :


« Tout ce qui vint de par le flux, tout,
reflue. Tout. »

Tout commence donc avec la lyrique médiévale. Et se poursuit, tout au long des chapitres qui composent le recueil, avec la tentation irrépressible pour la poète, de se libérer de la lyrique. Jusqu’à l’aveu final :

« En cette inséparabilité d’écrire et d’aimer, d’écrire et
jouir, de jouir et mourir, où s’est exaltée l’effusion lyrique,
assumé le reflux de sa ferveur impudique
Sans heurt s’interrompt. »

Essai ou effort qui se révèle inopérant. Revient au fil des pages « la » lyrique, dans sa grande variété de formes, de tonalités, de flux d’images contraires, d’analogies sémantiques, d’inventions et de néologismes, d’anaphores et d’énumérations avec répétitions qui rythment les poèmes, lesquels coulent et prennent à la gorge tant ils sont du côté de la débordante inendiguable émotion, même si la poète s’en défend, mais qui revient sous sa plume comme dans ces vers qui disent (chantent ?) la perte:

« Le lyrisme perd ses droits
Que me doigte
N’est pénis ni ma bouche
Lorsque plus
Dire
Ce qui directement se dit

Insuffire
Devenue force

Insufle le non dit » in (« Désir de mère ») (2)

Car comment écrire en se détachant de la vie de la mort, de la coalescence de l’une avec l’autre, comment faire fi de l’« inconsolation » que cette coalescence inévitablement sécrète en celle qui la vit ? Comment dire l’abandon et la perte ? Le mal d’enfant et la fuite d’Eros ? Comment penser conjointement et disjoinctement l’amour et la mort, eux aussi liés ensemble, inséparables ? Comment ajointer les contraires ?

« Pleinement vivante
En imminence de
Pleinement morte » ?

Avec quels mots quels matériaux composer et écrire ? Avec quoi écrire sinon avec un « je » qui cherche son tracé entre disparition et bonheur, émerveillement et cri. Où perdre sa voie / voix jusqu’à l’effacement sinon dans et par l’écriture qui se cherche dans le dire, en dépit d’efforts pour éviter de se dire :

« Autoportrait » : ai-je jamais rien fait d’autre ?
Écrivant de l’autre qu’ai-je jamais fait de l’autre ?
« Autoportrait. » in « Autoportrait » (1) :

Ou encore, dans cet aveu

« Mer ou mère manque
Qu’à si vieille
manque
Ce manque fabuleux
est jusant. » in (« Désir de mère ») (2) in « Passage du don »

Comment résilier l’enfance perdue, ce qu’elle a laissé de traces dans la mémoire dans la chair ?

« (Nuée de freux
Hirondelles aux rondes de clocher
Mon enfance
morte
ne me parle plus

parle encore) » in « Le reflux lyrique » (4)

Comment se défaire de l’émerveillement du don ? Sinon par le don de l’écriture sur lequel se clôt le recueil :

                                    « que mon effacement
         soit encore vers vous
écrire »

Peut-être le lyrisme est-il ailleurs que dans la rhétorique qui est celle de la poète, par quoi, je reconnais sa manière. Sa résistance. Sa révolte. Peut-être existe-t-il une « réciprocité » du lyrisme ? De celle qui tente de s’en libérer à celle qui le reçoit ? Peut-être le lyrisme gît-il / gite-t-il dans la flèche douloureuse qui atteint la lectrice. Ainsi de cette strophe :

« J’ai été cette mère pour l’enfant qui attendait de naître.
Les eaux qui le portaient aujourd’hui doucement
battent à l’extérieur de mes flancs
Je suis cette vieille femme que ses muscles lâchent.
Dans mes propres eaux je ne peux plus me retourner. »

Comment rester insensible à ces vers qui bouleversent jusqu’aux larmes ?

Pourtant la poète s'obstine. Elle cherche et sa recherche la conduit au bord d'un vide littéral:

« Écrire sans » est-il possible ?

« Écrire sans le contenu d’écrire. »

Tel est me semble-t-il, l’objet extrême de la recherche de Françoise Clédat.  Qui ajoute :

« Étrange impossible séparation. »

Ou encore, autre forme plus exploratrice de la recherche :

« Écrire à la jointure des oxymores »

Et pour en finir avec le lyrisme (mais est-ce possible ?)

« L’idéal (ou fin) d’écrire est un déchant. »

N’y a-t-il pas dans la rhétorique de Françoise Clédat dans son goût et dans son choix récurrent du lexème privatif « de » - mais aussi « di » et « in » - (« désinspire », « déforme », « déprise »)…une forme sous-jacente de lyrisme qui hante la langue de la poète ? Faut-il voir dans cette obsession de la séparation, du détachement, de la déconstruction, un affleurement de l’influence de Jacques Derrida ?


Composé de quatre chapitres – subdivisés en sous-chapitres- « La Mortalité heureuse », « Passage du Don », « Le Reflux lyrique », « Avec et grâce à », le recueil poétique est interrogation continue du rapport de la poète à l’écriture au moment où la poète se sent menacée dans son existence même et dans ce qui la maintient encore en vie. Écrire. Écrire le désir en suspens du corps abimé, veuvage vieillesse et amour, l’imminence de la disparition. De la séparation définitive. Qui nous concerne, toutes et tous, à tour de rôle et qui culmine dans cet aveu poignant : « je voudrais ne pas mourir tout de suite ». Chacune des pages du recueil ouvre sur des énigmes et des perspectives sans cesse alimentées par un nouveau questionnement. Nourri par l’expérience, la sienne, et celle des autres. Ainsi Françoise Clédat se reconnait-elle dans cette phrase empruntée à Virginie Gautier :

« Il n’y a pas d’histoire à raconter mais il y a ce fil à dévider qui me relie à l’intensité de l’expérience. » in « Le reflux lyrique » (5)


Avec Françoise Clédat, tout compte, tout ce qui est écrit, exergues ou listes, citations et titres. Parenthèses et sous-titres. Tout ce matériau ouvre des pistes. Apporte des clés de lecture. Et enrichit le propos. Quand j’ouvre un recueil de Françoise – non sans une certaine appréhension, je l’avoue - je commence par la fin. Ici le dernier chapitre « Avec et grâce à », qui n’en est pas un à proprement parler, a son importance. Françoise Clédat y couche ses « autres », les noms de celles et de ceux avec qui elle a cheminé tout au long de sa réflexion et qui l’ont épaulée dans l’écriture. Avec qui, elle entre en « résonance ». Et avec ses « autres », les titres des ouvrages et documents qu’elle a consultés en cours de route (pour nombre d’entre eux, sur la toile). Ils apparaissent sur la page dans l’ordre de leur apparition à l’intérieur des chapitres. Ce qui facilite et détermine ma lecture. Tous ces « autres », 27, si j’ai bien compté, sont des poètes et des écrivains (hommes et femmes, beaucoup de femmes), des scientifiques, des artistes – peintres, vidéastes, plasticiens, performeurs, musiciens… Autant de créateurs et d’œuvres dont elle fait son miel, qui nourrissent en continu sa propre écriture et structurent son propos. Leur accompagnement lui est nécessaire, qui la soutient dans ses « tentatives d’écrire ». Références et citations jalonnent Le reflux lyrique qui entre en résonance avec les œuvres autres.

Mais, dès le chapitre inaugural, « La mortalité heureuse », sous-titrée (Fiction), la poète pose d’emblée ce qui la préoccupe dans ce qui peut apparaître ici comme une réflexion sur ce qui s’occulte derrière son projet :

« De quoi l’accumulation documentaire est-elle le déni ?
De quoi la prose délivre-t-elle la poésie ? »

Avec le mot « (Fiction) », la poète semble vouloir se libérer du « lyrique » propre à la poésie. Avec « l’accumulation documentaire », sans doute cherche-t-elle à refuser l’idée de la mort ; à s’obstiner à la repousser. De sorte que migrant dans la fiction des autres, elle saisit à bras le corps tout ce qui lui permet de s’arrimer à son propre récit et d’en repousser les limites. Sa propre fiction, déterminée par le temps qu’il lui reste à vivre, devient dès lors science-fiction. Attachée à s’approprier toutes les données scientifiques en cours d’exploration, la poète se lance dans la lecture d’une « novella » de Nancy Krees, la Fontaine des âges, qui dresse « une réflexion fascinante sur la quête d'immortalité ». Ainsi Françoise Clédat écrit-elle : « Toute création est une fiction d’immortalité ». Et en amont de cet aboutissement :

« ce moment
-du sexe et du texte – l’enfantement rejoué-
d’une éternelle et paisible mise au monde
la fin
contenant tous les débuts.

« (Le temps de la création est un temps où la mort n’existe
pas…) » in « Autoportrait » (2)

Ce récit constitue pour Françoise Clédat, un « réservoir biologique » qui ouvre des perspectives insoupçonnées sur la question de « la mutation des cellules cancéreuses ». Ainsi que sur la possibilité d’une « transplantation » qui conduit à « l’immortalité ». De cette découverte émerge un nouveau questionnement :

« Est-ce que j’ai peur de la mort ?
Est-ce que j’aspire à être immortelle ?
La peur de la mort et l’aspiration à l’immortalité sont-
elles forcément corrélées ? »

Un autre récit vient valider les préoccupations mises en scène dans le récit de Nancy Krees. Une histoire vraie, qui a réellement eu lieu dans la personne d’« Henrietta Lacks, « jeune femme noire américaine, morte d’un cancer en 1951 à l’âge de 31 ans… ». Cette histoire, mise en abyme du récit précédent, a été racontée par une journaliste, Rebecca Skloot dans un livre publié en 2011 aux éditions Calmann-Lévy. Sous le titre : La vie immortelle d’Henrietta Lacks. Ainsi s’opère un va-et-vient ininterrompu de la fiction à la réalité et de la réalité à la fiction. Auquel Françoise Clédat apporte sa propre contribution. En réalité, cette démarche assez complexe ouvre sur d’autres multiples interrogations : « Qui possède quoi et qui à travers l’histoire ? »
La poète se livre ici (Héla 1)* à une performance écrite pour maîtriser en rebelle le pouvoir des cellules et dans le même temps pour dénoncer la puissance de tous les autres pouvoirs :

« Quelle rébellion inventer contre le pouvoir pris sur le corps lorsque le corps perd possession de tous ses moyens ?...
performer
acte de liberté souveraine l’ultime obligé consentement ? »

Cette découverte et les questions qu’elle soulève, conduisent la poète à poursuivre sa réflexion avec l’artiste performeuse ORLAN, autrice d’un ouvrage autobiographique intitulé Strip-tease - tout sur ma vie, tout sur mon art (1921). Ouvrage dans lequel figure un poème intitulé Pétition contre la mort. Peut-être Françoise Clédat l’a-t-elle signée ? Car « ORLAN », est une artiste qui passionne la poète de longue date. Depuis les années 70 où Françoise Clédat, féministe engagée de la première heure - avec sa participation à la revue Sorcières et sa participation aux manifestations organisées autour du slogan « Mon corps m’appartient ». La découverte plus récente d’une performance provocatrice (c’est ainsi que je la ressens) d’ORLAN pâmée en une « Sainte ORLAN » jouissante de la flèche de l’ange » (une relecture de la Transverbération de Sainte Thérèse du Bernin) laisse Françoise Clédat « médusée ». Car ORLAN fait de son corps un « matériau artistique », un support de sa création. Elle le transforme en l’exposant ou plutôt elle l’expose sur la scène muséale tout en le transformant sous le regard des visiteurs :

« Mes opérations-chirurgicales-performances nous obligent, vous comme moi, à regarder des images qui, dans la plupart des cas nous rendent aveugles (…) », écrit ORLAN dans cet ouvrage.

Comment procéder avec l’écriture, hors atelier ou bloc opératoire, interroge la poète. Sans doute est-ce dans la fréquentation de ces « autres » que se trouve la réponse et sans doute aussi dans le lien que Françoise Clédat établit entre sa propre situation et celles dont elle s’inspire pour avancer dans sa réflexion :

« Une réalité augmentée, génératrice d’une catégorie littéraire mutante agrégeant par mutation des formes poétiques non poétiques, para cancero carcino techno linguistiques, le rythme modulé par les données de la maladie et celles, toujours en embuscades, de la disparition. »


Ainsi Françoise Clédat dans ces variations sur le cancer, met-elle en scène son propre « autoportrait au cancer ». Comment le déjouer le dénier, le renier, comment assurer sa survivance face à l’invisibilisation annoncée ? Comment survivre à sa disparition ? « Grâce à » et « avec » ses « autres ». Mais aussi grâce à sa propre performance, à ses inventions distorsions de la langue. À son incapacité à renoncer :

« Languelandevague y revenant

l’écriture indéterminée. »

Jouant sur le fil et sur la fin, la poète déjoue les limites, s’invente une écriture dans son lâcher-prise inattendu. Elle s’approprie le X, dernière lettre de l’alphabet pour anticiper sur l’inéluctable :

… « poésie filant entre mes doigts
qui ne la retiennent pas
sûrs qu’au final
à mon corps
reviendra
d’écrire ma mort

au final et
au-delà
du point final
sera mon corps
l’écrivaine de ma mort

fil
à fil sans fil
lettre
à lettre sans lettre
donnera mon corps
sa textité
à la disparition »…

Tel est le « cri de la cancéreuse quand sa vie par sa vulve la quitte ».

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ANGÈLE PAOLI

 Angèle Paoli / D.R. Texte angelepaoli

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LE REFLUX LYRIQUE


Françoise Clédat
, Le reflux lyriqueTarabuste Éditeur, 2024

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