<<Poésie d'un jour
" arbre à lettres, frondaisons improbables "
Photo : → G.AdC
Une longue pratique de la soif
Ceux qui eurent soif jusqu’à l’ultime goutte, ayant choisi d’exis-
ter à l’imparfait, du côté exposé des barricades, ceux-là qui
nagèrent à contre-courant, connaîtront-ils, franchie l’obscure
flaque, la révélation de la haute mer, à la frange des docks ?
Gagner de la hauteur ou, au contraire, apprivoiser les profon-
deurs- un appel d’air lucide à la place du cœur – ne se conçoit
qu’au terme d’une quête initiatique de la densité étagée sur tout
un destin.
Mots sauvages
Le mot chat ronronnait à l’ombre d’un tilleul que l’écolier,
d’une passe magnétique, métamorphosait en ébénier anthro-
pophage, arbre à lettres, frondaisons improbables. Ni vu ni
connue, la parole fondait du zénith sur les êtres, les objets, les
instants, qu’elle égorgeait afin de les contraindre à naître chaque
fois différent.
Il importait d’avancer à voix de loup et de cap de Bonne-Espé-
Rance, sous les voûtes d’épées croisées de la mousson. S’accou-
plaient les sonorités afin de réinventer à feu neuf la Genèse.
Des transfusions de sens s’opéraient au moyen d’un jeu de
résonances ressuscitant des idiomes oubliés ou engendrant les
langues du Troisième Millénaire. Tout surgissait des zones in-
contrôlées du langage, lui-même submergé par l’océan du Verbe.
L’encre tissait sa toile où se prendrait la vie.
Assigné à résidence par la fièvre
« Il sera une fois, dix fois, dix milliards de fois... », susurrait la
rivière. L’automne, Nemrod en tenue garance ne passait pas
inaperçu au bal des vendanges, masqué de raisin noir, sanglé
de buffleterie. Un livre à voile emportait la maison. Dans les
couloirs, les coursives, la mort glissait sans s’arrêter, perverse et
court vêtue, pareille à l’avalanche, prenant les mesures des dor-
meurs à l’aide d’un mètre-pliant en bois jeune à bouts de cuivre.
Un grand-père de papier mâché, un moutard violoniste, sans
doute parvenus à quelque degré de maturité, disparaissaient
soudain, cueillis sans avoir le temps de dire ouf.
L’enfant, assigné à résidence par la fièvre, songeait que l’im-
possible seul se révélerait supportable tout au long du périple
fabuleux à la poursuite du fin mot de la fin. « Je vais me taire
six mille années pour commencer », décida-t-il avant de se ren-
dormir, tourné du côté du mur, tandis que redoublait l’ondée.
Marc Alyn, Œuvres poétiques, Tome II, Le Rêveur éveillé (1992-2004), En couverture : Youl, 2024, La rumeur libre Éditions,pp.365, 366, 367.
______________________________________________________________________________________________________________________________
______________________________________________________________________________________________________________________________
MARC ALYN
■ Marc Alyn
sur Terres de femmes ▼
→ « Orée » in Œuvres Poétiques, Tome I, L’Aventure initiatique (1956-1991, La rumeur libre Éditions, 2024
→ Forêts domaniales de la mémoire, Le rumeur libre, 2023l lecture d’AP)
→ [Un lézard est sorti du sépulcre du Roi] (poème extrait de La Parole planète)
→ « Proses de l’intérieur du poème » (Inédits, été 2010), in Dossier Marc Alyn rassemblé par André Ughetto
Revue de poésie et de littérature Phœnix, cahiers littéraires internationaux, janvier 2011 ― N°1, page 17 ; in « mots somnambules
[in « La durée circulaire »], Proses de l’intérieur du poème, Le Castor Astral, 201
→ D’une voix d’aube (poème extrait des Alphabets du Feu)
→ Le temps est un faucon qui plonge (lecture d’AP)
■ Voir aussi ▼
→ (dans la Poéthèque du site du Printemps des poètes) une notice bio-bibliographique consacrée à Marc Alyn
→ (sur Wikipedia.fr) un bel article consacré à Marc Alyn
→ (sur books.google.fr) Mémoires provisoires | Entretiens de Marc Alyn avec Marie Cayol
→ (sur books.google.fr) Marc Alyn, Le Chemin de la parole | Poèmes choisis 1954-1994
→ le site de la revue Phœnix