"Le hasard a des intentions qu'il ne faut pas prendre pour des coïncidences"
Chris Marker
Il y a cinq ans, en avril 2020, j'avais consacré un article à Hélène Châtelain, qui venait de mourir. Hélène Châtelain, c'était l'héroïne de La Jetée, le court métrage de Chris Marker sorti en 1962, un chef d’œuvre qui n'a jamais cessé de me fasciner. Aussi, quand j'ai vu qu'Arte diffusait un film documentaire de Dominique Cabrera dont le titre était Le cinquième plan de "La Jetée", je ne pouvais manquer cela pour rien au monde. Et je n'ai pas été déçu : tous les thèmes qui tissent mes obsessions, les coïncidences, le temps, la mémoire, le vertige, s'y rencontraient et s'y entrecroisaient. Tout part de la visite à la Cinémathèque du cousin de la réalisatrice, Jean-Henri, pour l'exposition consacrée à Marker en 2018. Un cliché retient son attention : photographiés de dos, un couple et un enfant regardent les avions sur les pistes de l'aéroport d'Orly.

Or Jean-Henri se reconnaît dans ce petit bonhomme en culottes courtes, les oreilles décollées, juché sur la balustrade, comme il lui semble reconnaître la silhouette de ses parents. Cela semble incroyable, mais en cette année 1962, dramatique pour la famille Cabrera, les trois viennent souvent à Orly le dimanche pour tenter de reconnaître d'autres pieds-noirs débarquant d'une Algérie maintenant indépendante. Ce photogramme n'est autre que le cinquième plan de La Jetée.
Cette reconnaissance est-elle véritable ou bien n'est-elle qu'une illusion ? Dominique Cabrera mène l'enquête, interrogeant aussi bien des membres de sa famille que des proches ou d'anciens collaborateurs de Chris Marker. Et d'autres coïncidences tout aussi étonnantes surgiront au fil de l'enquête (ainsi, Dominique Cabrera découvre que Davos Hanich (Bou-Hanich de son vrai nom), qui incarne le héros et alter ego de Marker, est étrangement né à Saint-Denis-du-Sig, le village de sa famille en Algérie).
Mais au bout du compte, cette question ne constitue pas l'essentiel du film, qui est bien plutôt de confronter l'histoire intime d'une famille à la grande Histoire qui impose des ruptures sans retour. Et c'est aussi un superbe hommage à un artiste dont le philosophe Vincent Jacques écrit : "Critique, caustique, plein d'humour et de fantaisie, Marker sait aussi être poétique : se pencher sur l'histoire du siècle visera alors à éprouver le "vertige du Temps"..."*
Rachid Taha (né le 18 septembre 1958 à Saint-Denis du Sig)
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* Vincent Jacques, Les médias et le XXe siècle, Le revers de l'histoire contemporaine, Créaphis Éditions, 2018, p. 10.
