"Le souffle du monde des équarrissoirs est parfois si sensible qu'il éteint en moi tout désir de travailler, de former des images et des pensées. Le crime, par sa nature, répand l'étouffement, le désarroi ; la maison de l'homme devient inhospitalière, comme si une charogne y était cachée."
Ernst Jünger, Premier Journal parisien, Vorochilovsk, 2 décembre 1942.
Ernst Jünger signale que la peste est annoncée par une hécatombe de rongeurs. La progression de l'épidémie est examinée et combattue par un cordon de stations de moindre importance que l'Institut de la peste de Vorochilovk (aujourd'hui Stavropol) : "on veille tout particulièrement à détruire les rats et, pour ce travail, il existe même une corporation spéciale, les "dératiseurs", qu'"on trouve dans tous les kolkhozes." Or, dans Peste noire, Patrick Boucheron souligne que cette chasse aux rats, longtemps prescrite par les pasteuriens, est aujourd'hui reconnue inefficace, à la suite, justement, des échecs des politiques d'éradication de la peste conduites en Union soviétique des années 20 aux années 70 environ : "Elles accompagnaient l'intensification agricole de l'Asie centrale, avec l'emploi massif d'insecticides organochlorés, dont l'efficacité diminuait au fur et à mesure de la sélection d'insectes de plus en plus résistants. Si bien que, lorsque les puces infectées ne trouvaient plus de rongeurs à piquer, puisque les populations de gerbilles et de gerboises étaient décimées, elles se retournaient vers des hôtes de substitution comme l'homme - d'où l'augmentation des cas humains enregistrés au Kazakhstan, qui a amené l'URSS à adopter une nouvelle stratégie de contrôle des écosystèmes, en modélisant le comportement des vecteurs et des hôtes sauvages." (p. 51-52)
Selon lui, le modèle scientifique standard de transmission de la peste ne suffit plus à rendre compte de ce que les sources historiques nous apprennent des épidémies du passé. "Bref, avoue-t-il, tout va devenir, je le crains, beaucoup plus compliqué."Il propose alors de regarder le tableau d'Antoine-Jean Gros, Bonaparte et les pestiférés de Jaffa.
Antoine-Jean Gros - Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa (1804), Musée du Louvre.
"Cette grande peinture d'histoire, la première de l'épopée napoléonienne, prend place dans un décor frontal d'arcades qui rappelle le Serment des Horaces de David et fait écho à la grande architecture classique peinte par Nicolas Poussin. Elle est pourtant placée sous le signe de la cécité - voyez à gauche celui qui ne voit pas, plongé dans le noir de son manteau. Tandis qu'un vieux médecin incise le bubon d'un malade, le général en chef, nouveau roi thaumaturge, se contente de le toucher - en défiant du même coup le sacrifice christique. Cette image est en réalité une image de combat contre la propagande anglaise qui, dès 1803, accuse Bonaparte d'avoir empoisonné à l'opium les 1500 soldats de son armée lors du siège de Saint-Jean-d'Acre."
La peste avait frappé cruellement l'armée française sous les murs de Saint-Jean-d'Acre. C'est pendant le siège de cette ville qu'une cinquantaine d'hommes furent atteints. Bonaparte suggère alors à à Desgenettes, médecin en chef de l'expédition, d'administrer de l'opium aux malades, autrement dit de les euthanasier. Desgenettes refusera.
A l'école primaire, on n'a pas manqué de nous rappeler la parole bravache de Bonaparte : « Du haut de ces Pyramides, quarante siècles vous contemplent ! » Mais les manuels ont passé sous silence la violence insensée de celui que les Britanniques désignèrent comme le "boucher corse".
Bonaparte confiera plus tard qu'il rêvait ni plus ni moins que d’une conquête de l’Empire ottoman et d’un retour en France par Constantinople.
Son armée entre à Gaza le 26 février 1799. Le lendemain, installé au palais du Pacha, il dicte une lettre pour le général Desaix, en lui dépeignant la région : « Les citronniers, les forêts d’oliviers, les inégalités de terrain représentent parfaitement le paysage du Languedoc ; l’on croit être du côté de Béziers. » Quand on voit de nos jours l'ampleur des destructions sur la bande de Gaza, on ne risque plus de confondre...
Jaffa est assiégée en mars. L'émissaire envoyé par Bonaparte pour exiger la reddition de la ville est décapité et sa tête brandie au-dessus des remparts. Cette cruauté autorisa toutes les exactions. « Tout fut passé au fil de l’épée », résumera Bonaparte. Une bonne partie de la garnison ottomane parvient néanmoins à trouver refuge dans de vastes bâtiments au cœur de la ville, n'acceptant de se rendre que contre la promesse d'avoir la vie sauve. Les aides de camp Beauharnais et Crozier accèdent à cette demande. Mais Bonaparte se serait alors emporté : « Que veulent-ils que je fasse de tant de prisonniers ? Ai-je des vivres pour les nourrir, des bâtiments pour les déporter ? Que diable m'ont-ils fait là ? »
On fait fi de la promesse : les 3000 prisonniers sont exécutés en trois jours, et in fine à la baïonnette, histoire d'économiser les munitions. Napoléon n'exprima jamais de regret, affirmant même à un proche : "Je n’ai jamais été libre qu’en Égypte. Aussi m’y suis-je permis des mesures pareilles." En 1804, il confie à Madame de Rémusat : « En Égypte, je me trouvais débarrassé du frein d’une civilisation gênante. Je rêvais toutes choses et je voyais les moyens d’exécuter tout ce que j’avais rêvé. »
Pour se faire respecter en Palestine, il fallait, assurait-il, « être terrible avec ses ennemis ».
Une leçon d'inhumanité que Trump et Netanyahou n'ont, semble-t-il, pas oublié.