Baudelaire

Publié le 26 avril 2026 par Jlk
  Par Boualem Sansal … « C’est de cette manière qu’un jour j’ai donné à la poésie le visage de Baudelaire. Je me trouvais à cet âge où la vie est un irrésistible tourment, et dans cet état d’esprit du héros désabusé qui découvre subitement comment sublimer sa douleur. Chez un bouquiniste de la rue Tanger, célèbre bric-à-brac d’Alger où pour trois sous on est assuré de dénicher @tout ce dont on a pu rêver un jour, je suis tombé sur un opuscule gris et poussiéreux dont le titre ne pouvait que me foudroyer : Les fleurs du mal. Je l’ai ouvert d’une manière religieuse, et là, sur la première page, est apparu l’image d’un homme au front haut et dégarni, au regard, amer, à la bouche blasée. Tout en lui disait l’infortune et l’exaltation. Charles Baudelaire était son nom. Sur-le-champ il est devenu l’homme de ma vie et son livre mon livre de chevet pour toutes mes années de jeunesse.Dans le minuscule estaminet jouxtant la bouquinerie, où la pénombre avait quelque chose de diabolique, j’ai lu le recueil. Sensation extraordinaire, je tenais en main la Poésie , ma vie commençait à briller d’un feu nouveau. J’avais attrapé le mal baudelairien, j’étais non, pas heureux, qui est une vulgarité, ni malheureux, qui ne rime à rien, mais comblé, j’étais par-delà le doute, le spleen était bien la seule réalité du monde.Trois jours plus tard, je savais par cœur ma nouvelle Bible. Pour chaque circonstance et chaque instant de la vie, j’avais un vers ou deux pour l’éclairer et le faire gémir ou chanter à l’envi.C’est peut-être de ce jour que dans mon panthéon, les poètes ont détrôné les dieux. Chez les poètes tourmentés, Baudelaire est comme Saint-Pierre, il détient la clé du paradis, un certain paradis »… Image: Autoportrait de Charles Baudelaire.