Pour pallier notre nostalgie sans aigreur...
Ce jeudi 21 mai. – C’est à peine aujourd’hui si je tiens encore debout et suis parvenu, à bout de souffle et les jambe très douloureuses, à franchir les cinquante mètres qui séparent mes pénates lacustres du Forum à grand magases et bureau postal où j’avais un colis à envoyer au Marquis, et pourtant j’en ris ; je souris à la silhouette sapée de noir que je vois me refléter dans les vitrines avec ses épaules tombantes d’apparent vaincu ou vieil endeuillé (je me suis avisé l’autre jour que je ne portais plus que du noir à l’exception de mon foulard vert de soie floche), mais plus que de sourire : je ris carrément sous cape d e « tout ça » et me répète ce soir, plus encore que ce matin, que je répondrai désormais à qui me parlera de Docteur ou d’Hôpital - je répondrai sur le ton et à la manière de Bartleby, que je « préfère ne pas », so what, I prefer not to, et comme le cher Paul Léautaud en sa conclusion je penserai sans le dire : « foutez-moi la paix »…
Le seul nom de Léautaud m’a rappelé ce matin, alors que je poursuivais la composition de la longue lettre « testamentaire » que je destine à mes filles, où j’évoque notamment la transmission de mon « trésor » de livres et d’écrits, de tabeaux rassemblés pendant plus de trente ana avec ma bonne amie et autres objets de mémoire, la surrise et le ravissement de l’auteur du Petit ami, donné par erreur pour mort, quand un journal publié, de son vivant, un éloge funèbre appréciable.
Or mon œuvre immortelle aura-t-elle droit, après mon décès avéré, à la moindre ligne dans les gazettes de nos contrées, à commencer par le journal 24 Heures auquel j’ai collabré pendant plue de vingt ans, dirigeant notament ses pages littéraires où furent publiés des milliers d’articles substantiels et autres entretiens en pleine page, et qui ne daigna pas consacrer UNE ligne à mes trois derniers ouvrages, sa partie culturelle actuelle, privée de collaborateurs crédibles et vidée de substance reflétant l’incurie des gestionnaires hors sol qui président aujourd’hui au désastre de son évolution – mais encore ? et de quoi me plaindrais-je après tant d’années vivantes et enrichissantes en bonne compagnie ?
Vingt-six livres parus et plutôt bien accueillis (plus de vingt articles à la parution de mon seul premier ouvrage, en 1973…) et dont tous me sont aussi chers (ou peu s’en faut) que des enfants, six prix littéraires témoignant de l’attention réelle d’un milieu encore digne de cette appellation, des rencontres et des partages sans nombre et, en tant que chroniqueur, la liberté totale de parler des livres réellement aimé et admirés plus que des seules « têtes de gondoles » et autres produits «banquables ».
À mes ami(e) s qui partagent autant de beaux et bons souvenirs non sans légitime nostalgie, et pour ne pas peser trop lourdement devant la relève, je me fais un devoir amical de ne pas retrer l’échelle derrière moi, comme on dit, ni de conclure après nous le déluge, mais je reprends la formule qui était la nôtre aux meilleures années de la fabuleuse Maison que fut L’Âge d’Homme : « On continue »…
