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Mourir de penser

Publié le 22 mai 2026 par Les Alluvions.com

LEUCOTHEA.- Et cet homme aimait un chien ?
CIRCE.- Un chien, une femme, son fils et un navire pour courir les mers. Et le retour innombrable des jours ne lui sembla jamais un destin, il courait à la mort sachant ce qu'elle était, et il enrichissait la terre de paroles et d'exploits.

Cesare Pavese, Dialogues avec Leucò, Les sorcières.

C'est d'Ulysse bien sûr que parlent Circé et Leucothea (dite Leucò) dans ce dialogue intitulé Les sorcières. Dialogue qui est l'un des derniers du livre alors qu'il fut le premier écrit par Pavese, daté qu'il est précisément du 13 au 15 décembre 1945, avant La bête (18-20) et La mère (26-28). Quelques mois auparavant, il est tombé amoureux de Bianca Garufi, secrétaire générale du siège romain des éditions Einaudi, où travaille Pavese. Il compose entre le 27 octobre et le 5 décembre neuf poèmes pour elle, qui seront publiés en 1947 sous le titre La terre et la mort. La notice biographique du Quarto consacré à Pavese précise que "d'origine sicilienne, elle appartient au Parti communiste et a entrepris une analyse avec Ernst Bernhard*, qui a introduit en Italie la doctrine de Jung (elle deviendra psychothérapeute). Elle est particulièrement sensible aux spéculations de Pavese sur le mythe. Entre eux naît une passion à la fois intellectuelle et sensuelle. Bianca devient elle-même une figure mythique dans les poèmes qu lui sont dédiés où elle s'identifie avec les éléments. "Terre rouge terre noire, / tu viens de la mer", mais aussi : "Toi aussi tu es colline et sentiers de rochers [...] tu es la terre et la vigne" et enfin "tu es la terre et la mort"."

Mourir penser

Bianca Garufi

 

Bianca Garufi refusera pourtant la demande en mariage de Pavese, comme Tina Tizzardo et Fernanda Pivano avant elle, mais elle assurera avoir inspiré le poète dans la rédaction des Sorcières : Leucothéa (Λευκοθέη) signifie en effet « blanche déesse ». L'exemplaire envoyé à Bianca par Pavese est dédié à "Bianca-Circé-Leucò".

Dans Hotel Roma, Pierre Adrian évoque longuement Bianca Garufi dans le chapitre "Un beau couple discordant", et ce roman qu'il écrivirent à deux mains, Grand feu, qui demeura inachevé, mais fut publié à l'été 1959 à l'instigation d'Italo Calvino. Il écrit que Bianca s'en voulut à la mort de Pavese : "Elle avait épousé un musicien quand Pavese se suicida à la fin du mois d'août. Son mari devait jouer à Paris, cet été-là, et elle lui avait promis de s'arrêter à Turin au cours de leur voyage vers la France. Il y eut mille petites raisons qui l'en détournèrent. Elle rejoignit Paris directement et, quelques jours plus tard, elle apprit la mort de son ami en lisant le journal. Décidément, personne n'aurait pu secouer Pavese et le sortir de sa chambre d'hôtel sinistre. Dans son journal intime, à la fin de l'année 1950, elle note : "Ai-je écrit sur ces pages que Pavese s'était suicidé ? Oui, le 28 août (sic). Pavese, imbécile, tu ne pouvais donc pas te faire aider ? Moi, peut-être, j'aurais pu t'aider."

Mais revenons à cette réplique "Et cet homme aimait un chien ?", prononcée par Leucò. Elle vient en écho à une parole de Circé : "Une fois, je crus lui avoir expliqué pourquoi la bête est plus proche de nous, les immortels, que l'homme intelligent et courageux. La bête qui mange, qui monte, et n'a pas de mémoire. Il me répondit que dans sa patrie, un chien l’attendait, un pauvre chien qui était mort peut-être, et il me dit son nom. Tu comprends, Leucò, ce chien avait un nom."

Ce nom, que ne donne pas Pavese, c'est Argos. Je me souviens qu'il apparaît au chapitre III de Mourir de penser, neuvième essai de la série Dernier Royaume de Pascal Quignard (Grasset, 2014).

Ulysse en haillons est reconnu par son vieux chien Argos.
Homère a écrit, il y a 2800 ans, dans Odyssée XVII, 301 : Enoèsen Odyssea eggus eonta. Mot à mot : Il pensa "Ulysse" dans celui qui s'avançait devant lui.
La scène est bouleversante parce que aucun homme et aucune femme sur l'île d'Ithaque n'a encore reconnu Ulysse déguisé en mendiant : c'est son vieux chien, Argos, qui reconnaît cet homme tout à coup. Le premier être surpris à penser, dans l'histoire européenne, est un chien.
C'est un chien qui pense un homme. (p. 17)
Mourir penser

On s'en doute, les traductions ne conservent pas le mot-à-mot signalé par Pascal Quignard. Ainsi Philippe Jaccottet nous donne ceci : Or, sitôt qu'il flaira l'approche de son maître, / il agita la queue et replia ses deux oreilles. Et il conclut cette séquence par ces deux vers : "Mais la mort noire s'est emparée d'Argos / aussitôt qu'il avait revu son maître après vingt ans."

Pascal Quignard écrit que "le premier être qui pense dans Homère se trouve être un chien parce que le verbe "noein" (qui est le verbe grec qu'on traduit par penser) voulait d'abord dire "flairer".  Penser, c'est renifler la chose neuve qui surgit dans l'air qui entoure. C'est intuitionner, au-delà des haillons, au-delà du visage barbouillé de noir, au sein de l'apparence fausse, au fond de l'environnement qui ne cesse de se modifier, la proie, une vitesse, le temps lui-même, un bondissement, une mort possible."

Argos dément donc les dires de Circé, affirmant que la bête n'a pas de mémoire. Dans l'Odyssée, ce n'est pas la mémoire visuelle du chien qui lui permet de reconnaître Ulysse, mais bien sa mémoire olfactive prodigieuse : il "flaira". 

Dans la suite du chapitre, Quignard écrit :

Parménide a écrit que les signes (en grec les sèmata) sont d'abord les excréments des bêtes poursuivies, puis les traces qui indiquent leur chemin, enfin les astres (en latin les sidera) qui repèrent leurs parcours.
Les signes du passage des bêtes deviennent les signes de reconnaissance qui guident les chasseurs vers leurs proies - jusqu'à ce qu'ils se renversent soudain et deviennent les signes de piste qui permettent de retourner du lieu de la curée jusqu'au "foyer", jusqu'à son "feu", jusqu'à la coction des proies mortes et découpées, jusqu'à la possibilité du récit non seulement de chasse mais aussi de survie auprès des siens, assis en rond autour des flammes qui cuisent les proies mortes.
Le mouvement de revenir en arrière se dit en grec meta-phora.
Le mouvement de rebrousser le chemin se dit en chinois tao. (p.19)

Ulysse, qui essuie une larme en cachette d'Eumée, le porcher auquel il s'adresse, lui dit trouver étrange ce chien affalé sur le fumier de bœuf et de mulet, et lui demande s'il fut aussi rapide à la course que beau, ou s'il fut simplement un chien d'ornement. Et Eumée de répondre : Hélas ! c'est là le chien d'un homme mort à l'étranger... / Ah ! s'il était encore, pour l'allure et les exploits,/ ce qu'il fut quand Ulysse le laissa pour gagner Troie, / sa force et sa vitesse auraient tôt fait de t'étonner ! / Jamais les bêtes qu'il traquait dans la forêt profonde / ne lui ont échappé : il avait la science des pistes !"

Voilà donc un chien qui "pense" et qui a "la science des pistes"... 


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* C'est le même Ernst Bernhard, médecin pédiatre d'origine juive qui avait fui l'Allemagne avec sa femme Dora. Ils s'étaient réfugiés à Rome en 1936, et il devint l'analyste de Federico Fellini. C'est sur ses conseils que le cinéaste commença le 30 novembre 1960 - il est alors âgé de 40 ans - à rédiger et illustrer  Le Livre de mes rêves.

Mourir penser
 

 


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