Cosmos ou l'infinie tendresse

Publié le 19 juin 2026 par Jlk
(Notes sur un poème de cinéma de Germinal Roaux)Il y a d’abord cet Arbre, les branches levées au ciel, et comme une flamme à son flanc. C’est la première Image de Cosmos, et déjà comme un symbole : L’Arbre, le Ciel, le Feu, et tout de suite le mouvement d’un plan à l’autre, tout de suite une espèce de porte, une sorte d’ouverture dans l’espace, le regard qui pourrait aller ailleurs, un ailleurs de Nature à l’état primordial dans un fouillis de gris évoquant un début de forêt vierge, donc un état antérieur à la connaissance verticale de l’Arbre au double enracinement terrestre et céleste, et voici que par l’espèce de passage ouvert vers l’Ailleurs et la Nature un mouvement (un peu indistinct comme la flamme au flan de l'arbre) signale quelque chose qui a l’air d’une silhouette humaine, et cela se rapproche et l’on distingue un chapeau, et sous le chapeau un visage aux traits aquilins, et le personnage est là tout entier qui passe, qui entre et devient une présence nettement sortie des gris tendres ou plus foncés , aux contours de plus en plus nets, profil d’oiseau, belle tête de toute évidence comme devait être la tête d’Adam quand Dieu l’a façonnée avec son initial désir de beauté à l’état pur genre beauté indienne ou sumérienne ou des tout débuts de l’Egypte nubienne – et là c’est un simple Maya en froc d’ouvrier agricole avec son vague chapeau et son prénom qu’on apprendra plus loin : l’humble prénom de Léon que se partagent ici et là des joueurs d’accordéon ou quelques papes – mais Léon devient ici LE sujet de Cosmos, au milieu de ses poules, dans sa cabane menacée par les promoteurs et leurs terribles moteurs (la bande-son percute dès qu’on y pense ou plus exactement : pour qu’on y pense), mais l’homme nu est enveloppé de Parole. Off ou en sous-titre on entend un poème venu des lointains qu’on présume tutélaires, sacrés et rituels, ou murmurés par la mère à l’enfant ou les aïeuls réunis en cercle ; mais il faut ajouter cela d’important : qu’auparavant, sur une espèce de tige élancée, comme d’une fleur, est apparu comme un gros fruit blanc, qui n’est autre qu’un crâne que Léon cueille au passage comme on recueille un objet digne de soin, et de fait Léon enveloppera le crâne de cet hypothétique cousin du fameux Yorick dans un linge avant de le déposer à l’écart avec soin... L'évidence et le secretTout semble relever jusque-là de la pure immanence, malgré les signes évidents d’une symbolique latente. Tout sonne immédiatement vrai dans la présence de Léon, bien avant qu’on apprenne son prénom, mais le fait que « ça sonne vrai » ne fait pas pour autant de Cosmos un film qu’on puisse rattacher à la mouvance du cinéma-vérité, malgré certaines de ses composantes à résonance sociale et même politique. Mais le noyau de Cosmos, me semble-t-il, est ailleurs, et par sa forme et par son fonds.Le plus simple et le plus évident à dire me semble que le noyau de Cosmos est dans le mot. Le mot cosmos désigne à la fois une fleur de rien du tout et l’Univers immense. Tel est le fonds, au sens d’un creuset primordial aux multiples représentations et interprétations « théopoétiques », et la forme s’y conforme par autant de voies que de voix, avant ou pendant que se monte le film – car il s’agit bel et bien, en l’occurrence, d’un film en montage, et ce n’est pas déflorer un secret ou banaliser le poème que d’en savoir la substance en transformation, plan par plan, comme nous le disait un jour cet autre poète de cinéma qu’est Alain Cavalier : que le problème du cinéma (ou le mystère, ou le secret de fabrication, ou le truc de métier et « tout ça ») est de passer d’un plan à un autre ; et Germinel Roaux confirme et précise : « L’ami Cavalier avait raison, il t’a transmis le véritable secret du cinéma. L’autre clef qu’il nous a fallu trouver pour le montage de Cosmos, et qui rejoint cette idée, fut celle de trouver coment renouveer le regard à chaque nouveau plan. Trouver comment chaque nouvelle image pouvait déplace la précédente et l’agrandr, la faire résonner, ricocher. C’est mon grand ami et grand monteur de cinéma, Jacques Comets (1944-2025), tristement disparu peu après la fin du montage, qui a trouvé cette clef essentielle :faire un film comme un mouvement de yin et de yang, ou chaque plan renouvelle le précédent par une tension simple, un mouvement de balancier entre la nuit et le jour, le dedans et le dehors, le large et le plus serré, ouvert et fermé ; et plus métaphysique encore, comme le disait Jacques, « chercher sans cesse le souple et le dur »…Nécessité et transparenceLa lumière est en jeu, et le jeu lui-même est en question. Or Léon joue-t-il, comme on l’en a loué en célébrant son parfait naturel ?Celui-ci doit-il être relevé plus que le naturel du chien Bruno ? À vrai dire le « jeu » de Léon, par delà l’innocence présumée d’une présence transparente, passe par le regard de Germinal Roaux et par les composantes diverses, montage conpris, de l’Aura de la personne, qui n’a rien d’artificiel pour autant.Cosmos n’est pas un reportage, le personnage de Léon se distingue des non professionnels « tirés de la vie même » du cinéma-vérité, et le passage à la « fiction » n’ajoute rien à son noyau ontologique, pas plus que les qualifications particulière d’Ângela Molina, alias Lena, à laquelle l’amène le chien Bruno en son errance.La fonctionnalité narrative de Bruno pourrait être dite angélique, si l’on rappelle que les anges sont essentiellement des messagers, et le péché de Lena, dans la scène qui pourrait consommer sa déchance, sera de l’oublier, alors que l’on doit le remarquer et le rappeler : sans la fantaisie qui fait Bruno se réfugier à un moment donné chez Léon : point de rencontre entre celui-ci et Lena. L’on pourrait dire : hasard. Mais aussi : nécessité, comme il est nécessaire à un moment donné, sachant qu’il va s’absenter quelque temps de sa cabane, que Léon nourrisse ses poules « à l’ avance. »Cela pour rappeler , mine de rien, l’ancrage physique du poème taxé de « métaphysique » de manière un peu pompeuse, quoique justifiée. Baudelaire l’a reconnu en son temps : il faut s’occuper des poules. Les « poéticiens » qui prétendent légiférer en matière de poésie, sans s’occuper des caprices des chiens ou de la dépendance des poules attachées à une basse-cour, s’égarent trop souvent dans le « voulu poétique » en oubliant qu’un chien peut lui aussi « abolir le hasard ».Au moment de son entrée en jeu, Lena est présentée comme une spécialiste de « poésie en temps de guerre » sans qu’on en sache beaucoup plus, sinon qu’elle se trouve pour le moment dans le désarroi. Puis son chien au prénom humain disparaît, qui ajoute à son propre égarement, alors même qu’un nouveau lien se noue qu’on pourrait dire là encore le fruit du hasard, qui relève au contraire de la nécessité poétique d’une très improbable et non moins adorable Rencontre.Avec l'intelligence du coeur...Parler d’improbable rencontre à propos des relations liant l’ouvrier agricole maya illettré et la prof raffinée n’est pas exagéré, et d’ailleurs souligné (sans peser, mais cela pèse d’autant plus) par une séquence pénible où, après avoir récupéré le chien Bruno, Lena reçoit un ami en « oubliant » de préciser que c’est Léon qui le lui ramené, présentant ledit Léon comme «le jardinier » et montrant la porte à celui-ci, au point qu’on a honte pour elle, ingrate et mesquine, à se demander comment elle va survivre à ce péché – mais pour le moment c’est Léon qui doit avoir honte sans que rien ne ne soit précisé.Cosmos n’est pas un film à thèse, mais les thèmes sont là, et la mélodie des plans, et le noyau doux et dur à la fois. Dehors et dedans : Dehors, Léon a laissé ses poules à leur job pour se rendre dans la maison de son frère, où il apprend qu’il n'a plus de frère qui puisse l’aider un peu. Il y a un peu de sa faute à lui, vu qu’il n’a jamais répondu aux lettres de son frère; mais c’est la faute à sa vie, vu qu’il ne sait pas lire, et cela fait mal dedans - mais c'est la vie.De la même façon c’est la faute à la vie si, passée la soixantaine, Lena se déglingue, mais le retour de son chien lui sera comme une seconde chance après sa « trahison », et le mérite en reviendra en bonne part à Léon, puis il y aura comme un pas de deux pour marquer leur recinnaissance mutuelle, et le dénouement de Cosmos, entre la fleur et l’étoile, se fera tout en douceur, sous le regarde de Dieu qui existe selon ce qu’on en fait, à l’enseigne ici non d’une dogmatique quelconque mais de ce qu’on peut dire en langage universel, et donc cosmique (les poules roucoulent dans la Constellation du Chien) l’intelligence du cœur…