Magazine Talents

Univers Bloch

Publié le 09 juillet 2026 par Les Alluvions.com

A Rémi Schulz, in memoriam,

Le second article issu de la recherche "univers-bloc" sur le site est daté du 4 juin 2019. Il porte le titre du roman qui en constitue son sujet principal, Les Furtifs, d'Alain Damasio. Et s'ouvre sur cette citation :

"- Feu ! Ma maman file comme un fif... elle fait la fée... parfois... et fout la farce aux... fous qui font la foire... facile... fouff... La touffe fougère...flamme... Arrff ! Plouf... Raffut... Ouf... je cafouille et je fuis... je fruis, je flousse...
- Super ma Tishka ! C'est si beau les mots que tu inventes..." (p. 466)

Je précise un peu plus loin que je venais d'écrire la veille le précédent article qui tournait autour du conte de la Belle au bois dormant, avec cette belle citation rimbaldienne reprise par Gérard Macé au début de son recueil de poésie Bois dormant - "Château de fougères et sommeil dans un nid de flammes"-, lorsque je découvris le passage cité en exergue avec ces mots "...La touffe fougère...flamme...".  

J'écrivais encore :

Fougère... flamme... le jeu des f qui se faufile encore dans le titre même du livre, Les Furtifs. En 2009, Damasio écrivait déjà dans son essai La rage et le sage : « Furtif : ce sont les six lettres qui épèlent la nouvelle résistance. Fuir Un Réseau Trop Intrusif, Fuir. Glissez mortels, n’appuyez pas. Passer outre, se décaler des axes, vivre hors champ. Chercher la visibilité moindre à la lisière du pinceau des phares. Clandestino ? Si, Hombre." 

Ceci étant dit, quel rapport entre ces Furtifs et notre univers-bloc ? 

 

Il faut revenir à l'article Riz amer et longue vie. Où, immédiatement après avoir traité du roman de Valentin Retz, je signale ceci :

L’attracteur étrange est toujours actif : ce soir, je suis tombé sur cette publication de la revue Le Grand Continent : Un lapsus de Marc Bloch, datée elle aussi du 17 juin, et qui redonne le texte de Carlo Ginzburg confié à la revue pour un hommage à Marc Bloch, et prononcée en l'absence du l'historien par son traducteur Martin Rueff au Panthéon le 1er avril 2026. 

Le texte est précédé des ligne suivantes : "Par une coïncidence vertigineuse, le plus grand historien de sa génération est mort le même jour que l'auteur des Rois thaumaturges. Il nous avait confié son dernier texte à quelques jours de la panthéonisation."

En fait Marc Bloch est mort le 16 juin 1944, exécuté par la Gestapo. Et Carlo Ginzburg dans la nuit du 16 au 17 juin. Hervé Mazurel écrit de son côté  : "Difficile de ne voir aucun signe dans la date à laquelle Carlo Ginzburg s’en est allé, à l’âge de 87 ans. Un 16 juin. Tout comme Marc Bloch, son modèle. Comme on sait, l’historien-résistant, co-fondateur des Annales, fusillé par les nazis en 1944, s’apprête à faire son entrée, dans une poignée de jours seulement, au Panthéon. Nul doute que l’absence à la cérémonie du très grand historien italien s’en fera d’autant plus durement ressentir."

Le nom qui fait le pont entre tout cela n'est autre que celui de fougère, car c'est au hameau de Fougères, sur la commune du Bourg d'Hem, dans la Creuse, que Marc Bloch avait une maison de campagne. C'est là qu'il se retire avec l'armistice pour écrire L'étrange défaite. Et quand il doit retirer son nom de la revue des Annales, qu'il a co-fondé avec Lucien Febvre, c'est sous le pseudonyme de Marc Fougères qu'il continue d'y publier. En somme, il vivait là hors-champ comme un des Furtifs de Damasio.

Et puisqu'il est question de lapsus dans l'article (Carlo Ginzburg : "Nous serions alors face à un lapsus, échappé à Bloch et (si je ne me trompe pas) à ses lecteurs, qui nous permettrait d’entrer soudainement dans l’atelier des Rois thaumaturges. "), je suis saisi par cet écho : ce matin (j'écris le 8 juillet, ma mère a 87 ans aujourd'hui, l'âge même de Ginzburg), je découvris que l'article le plus consulté (avec 111 visites) était Les lapsus du temps, du 22 octobre 2020.

Univers Bloch
 L'expression provenait d'un extrait d'un récit de Camille de Toledo :

Or, avant de me mettre à la table pour écrire cet article, j'ai commencé précisément cet après-midi Thésée, sa vie nouvelle, le dernier livre de Camille de Toledo, acheté hier à Arcanes, et par ailleurs premier livre que je lis de cet auteur, qui s'ouvre sur le suicide du frère aîné, et où je découvre ces lignes :

"(...) on mange place de la Bourse, à Paris, un jour gris ordinaire ; et c'est le vingt-six janvier, jour de naissance du fils mort ; mais le rituel de l'anniversaire a perdu son sens ; on fait semblant de parler, on se quitte sur le trottoir ; puis en fin d'après-midi, juste quelques heures plus tard, la mère est retrouvée  dans un bus, au terminus, endormie pour l'éternité ; jour de naissance du fils, jour de mort de sa mère trente-trois ans plus tard ; un vingt-six janvier ; et il y en aura d'autres, de ces dates qui se recoupent, de ces "synchronies", puisque c'est ainsi qu'on les nomme ; des coïncidences, diront celles et ceux qui ne veulent pas comprendre ; mais moi je dis : "les lapsus du temps", là où le passé se mêle à l'avenir, où le contour assuré des corps se trouble devant tout ce qui relie les noms entre les âges (...)" (p. 19-20, c'est moi qui souligne)

Remontant quelques articles en arrière, cette année-là, je tombe sur Tempestaire 111, daté du 25 septembre 2020, qui tourne autour du dernier film de Jean Epstein.

Blogruz alias Rémi Schulz m'avait laissé un commentaire le 29 septembre :

Je découvre cet article aujourd'hui, or avant-hier j'ai appris que Bernard Werber avait imaginé les 111 vies antérieures du héros de La boîte de Pandore à partir d'un fait "réel": une voyante consultée à contrecœur en 1997 lui avait vu 111 vies antérieures.
Ceci m'a fait modifier l'article que j'y avais consacré.
Par ailleurs le titre m'est particulièrement évocateur, en rapport indirect avec Werber, lequel songeait à abandonner l'écriture en 1997 après l'échec de son roman Les thanatonautes. Il y apparaissait des noms d'anges issus d'une série de 72 dont la section 216 du roman donnait l'origine. Werber m'a assuré ignorer que les noms de ces 72 anges étaient formés à partir de 3 versets consécutifs de l'Exode formés chacun de 72 lettres (216 en tout). Ce n'est qu'un aspect d'une constellation dont je donne quelques éléments ici.
Le lien avec le "tempestaire", c'est que Sinoué a aussi utilisé ces anges dans Les silences de Dieu, où leurs messages sont introduits par la formule "Tempesta unus" (j'ignore pourquoi).  

Hier, il se trouve que m'inquiétant de ne pas avoir vu de nouveau billet sur son dernier blog, Vivre, j'ai fait une rapide recherche et découvert, hélas, que Rémi était mort le 3 mai, d'une crise cardiaque, semble-t-il. 

Je veux dire ici toute mon émotion. Nous ne nous sommes jamais rencontrés, Rémi et moi, mais l'attention qu'il a porté à mes petites investigations, les nombreux commentaires dont il m'a gratifié m'ont beaucoup touché. Son inlassable recherche personnelle, sa traque des coïncidences où je me reconnaissais pleinement, sans jamais être parasité par une spiritualité frelatée ou un esprit de système prétendant tout comprendre, son honnêteté et son humour lui donneront toujours une place éminente dans ma mémoire et, j'espère, celle de nombreux autres chercheurs de vérité.

 


Retour à La Une de Logo Paperblog