Contre la Poésie poétique (tout contre)
Publié le 10 juillet 2026 par Jlk
De la pureté selon les poètes, et des faits. Du mal au pied et des échappées aux fenêtres. Contre le désespoir. Propos malséants.COMME UN LUNDI. - Il n’y a d’abord que du blanc aux hublots, puis les détails montent avec les herbes et les oiseaux, et bientôt c’est tout un nouveau lundi qui se présente au corps: mal de chevilles et de rotules, souffle restreint et j’entends là-bas, dans le couloir glorieux d’un passé relativement proche, les poètes Jaccottet et Celan regretter le « dimanche de l’être » qu’aura été le lendemain qui chante en date d’hier, quand il leur est apparu une fois de plus qu’il fallait « dépouiller le Vieil Homme », non du tout au sens brutal des gangs de youngsters mais à celui de la Bible et du Coran - et voici donc ce nouveau lundi sans un vêtement de nuit !La dernière image que j’avais du dimanche précédent était celle du désespéré peint par ma vieille amie imaginaire Marie-Hélène, figurant en somme l’état du monde : la suite de la cata à Gaza, le séisme et ses répliques à Caracas où, dans les décombres, une mère et son nouveau-né venaient d’être arrachés miraculeusement – le désespéré était nu comme Eve au premier jour, c’étaient des faits et l’Aspiration des poètes à une eau plus pure et toute neuve m’en imposait de moins en moins – cette pureté me semblant un leurre, comme d’un monde fait de seul sucre pur et rien avec, pas un serpent sous la dent...Je regarde alors par la fenêtre : quel flot, quel flux, quel fleuve, quelles fleurs, quels lentes lueurs d'éclairs du côté des guerres !Le kitsch est à son comble avec l’invasion, sur le Réseau, du Tout Poétique se donnant pour élément d’un marketing supérieur en cela d’abord qu’il est accessible à toustes - le Tout Poétique est votre affaire d’un clic, vous répétez toustes que la Meuf est l’avenir du Keum et que la Lune est bleue comme un orage, et tout ça se prouve par Insta - mais pourquoi pas ? À vrai dire la Poésie ne sait pas elle-même ce qu'elle est, donc n'attendez pas d'elle la moindre dénégation alors qu'elle ne cesse par ailleurs de regarder ailleurs précisément...Enfin sérieux :tu reprends Les Fleurs du mal dès le début quand Le Prince des Poètes (comme le proclament les sachants) s’adresse Au Lecteur, et tu lis :« La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,Occupent nos esprits, et travaillent nos corps,Et nous alimentons nos aimables remords,Comme les mendiants nourrissent leur vermine »…Tagadam / tagadam, le tramway nommé Poésie est lancé sur les rails du dodécassyllabe : pas moyen de ne pas voir tout de suite le tableau grave, avec tous les objets d’impiété, le vice et le péché, les vils pleurs et nos taches étalées, l’oreiller du Mal et Satan en DJ : « C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent », bref tout ça ressorti au forceps du vieux ventre fripé de la chipie Sacristie et qui sonne si creux sauf ces deux vers qui nous ramènent en somme à table :« Nous volons au passage un plaisir clandestinQue nous pressons bien fort comme une vieille orange »…La voilà bien la Poésie : le plaisir clandestin, le fruit et la bête !Cependant le terrien Marcel Aymé n'en veut rien entendre: la Poésie selon Baudelaire ne passera pas. Avec ses sabots de bon sens hérité des cantons de l'Est - on oublie trop souvent que le drôle est né à Dole -, et frotté de culot parisien, Marcel Aymé le modéré montre les dents quand on lui sort un sonnet de Baudelaire en exemple de la plus Haute Poésie, pour conclure à la perversion du sens et de toute sensibilité fine dans les fumées d'un langage égaré par le romantisme et se complaisant dans le vague et l'informe des entités spongieuses (la femme fatale et la beauté funeste, la solitude et le vague à l'âme) où l'obscurité devient la norme et défie toute parole claire...Le Poète évidemment n’en fait qu’à sa tête et reprenant son luth, y va de sa déclamation ressassés au fil des ans par des milliers d’innocents au Tableau noir :« Je suis belle, ô mortels, comme un rêve de pierre »…Alors Monsieur Lesage de pouffer et de trépigner, argüant qu’un « rêve de pierre » ne saurait être (trois vers plus loin) « éternel et muet ainsi que la matière » et rappelant qu’au « bon langage ordinaire » on dit « muet comme une carpe ou « comme une tombe » alors que ce rapprochement d’amour et de matière, même sil vous a « un fumet philosohique », est trop lourdement chevillé et relève de la « recherche inutile ».Dans la foulée, je précise que Monsieur Lesage est le protagoniste ronchon du Confort intellectuel de Marcel Aymé, concentré de propos « politiquement » incorrects et poétiquement – c’est moi qui souligne - stimulants.De toute évidence, Monsieur Lesage préfère s’abreuver à la fontaine de La Fontaine qu’aux eaux mêlées et selon lui frelatées de ce qu’on dit la Poésie Moderne, du romantisme au surréalisme en passant par Baudelaire et compagnie, mais ce « bourgeois cul et poussiéreux », selon l’expression de Marcel Aymé lui-même à la dernière ligne de son essai, n’est-il qu’un philistin qui ergote et radote ? Pas sûr !SAVOIR ET SENTIR. – Je les entends déjà se récrier, eux qui se disent de l’inconfort et de l’intranquillité : réac ! Eux qui prétendent tout oser (oser la différence, oser la transgression, oser le risque d’oser !) je les vois d’ici se liguer au nom de la Poésie Poétique, et voici qu’après Baudelaire ils psalmodient les yeux aux cieux :« Je sais que vous gardez une place au PoëteDans les rangs bienheureux des saintes LégionsEt que vous l’invitez à l’éternelle fêteDes Trônes, des Vertus, des Dominations »…Sans blague, je le cite de mémoire après l’avoir récité à treize ans, au Tableau noir, devant mes camarades médusés, et la suite en pompe :« Je sais que la douleur est la noblesse uniqueOù ne mordront jamais la terre et les enfers,Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystiqueImposer tous les temps et tous les univers. »Or je sais que Monsieur Lesage a raison en me rappelant ce galimatias doloriste, tout en lui opposant ma religion secrète, limpide et toute d’émotion simple que modulent Le Dormeur du val de l’affreux Arthur et Gaspard Hauser chante de l’odieux Verlaine…Voilà comme je l’entends plus que jamais quand me reviennent les vers simples et bons de ces deux malandrins, que j’ai mémorisés à jamais en mon âge tendre et qui me tiennent lieu de Sentiment.Oui, je sais que Monsieur Lesage à raison, mais je sens qu’il a tort…