À la Désirade, ce mardi 21 juillet. – Mal partout ce matin. Bémol à la joie quand les rotules grincent et lancinent comme les chevilles, que des fers à béton te cisaillent mollets et jarrets, et que le souffle s’essouffle à te courir après alors que tu te traînes à peine…La Nature n’a-t-elle donc trouvé aucun compromis entre le lombric et la gazelle dans la conception de nos articulations ? Du moins la joie te revient-elle sur ton balcon en forêt d’où comme chaque matin tu découvres le val suspendu et là-bas la rive arborée de Clarens et son cimetière où reposent Amiel et les Nabokov, le lac au-delà et l’ubac de Saint-Gingolph au pétillement d'infimes pastilles (les maisons des gens d’en face), puis la remontée des bois savoyards et là-haut le Château et les roches d’Oche sur lesquelles flotte un nuage de soie floche conforme à un début de journée d’été et que ne voient ni le ver solitaire ni la bondissante gazelle que rien ne distrait de sa quête de fraîches feuilles dans la savane lointaine...Ce midi rendez-vous avec le Marquis, mon ami cher depuis cinquante ans, et que je voussoie toujours malgré notre complicité à peu près totale, juste nuancée par nos éducations respectives (il est Français et catholique et je suis Helvète protestant), et là je me dis qu’à nous deux nous avons 163 ans et que c’est pas mal pour de vieux enfants mais une paille à la mesure des millénaires et des continents, et quel bol, quel pot d’avoir un ami avec qui parler sans se surveiller de tout ce qui nous chante, nous fait déchanter du monde immonde, et bien plus ardemment de tout ce qui nous enchante… (Soir) - J'ouvre tout à l'heure le Journal de Julien Green n'importe où et je tombe sur ces lignes: "La vie n'est jamais si belle que lorsqu'elle s'éloigne de ce qu'on appelle la vie. Que signifie dans l'éternité le Putsch de Hitler, les mutineries à bord de croiseurs anglais, la chute de la livre ? Tout est ailleurs. Rien n'est vrai que le balancement d'une branche dans le ciel". Or c'est exactement les mots que j'attendais ce soir après les moments d'épiphanie de la journée, même à midi sur la terrasse bondée du restau donnant sur le petit port, où nous parlions avec le Marquis de ce qu'a été le monde de nos aïeux et de ce qu'il est devenu, lui estimant que la perte est irrémédiable et moi protestant que nous ne savons pas ce qu'il en sera des enfants de nos enfants - lui se régalant de son plat italien et moi du mien tandis qu'un bambin se chamaillait avec un petit chien, etc.
Magazine Nouvelles
Encore une journée divine
Publié le 21 juillet 2026 par Jlk
À la Désirade, ce mardi 21 juillet. – Mal partout ce matin. Bémol à la joie quand les rotules grincent et lancinent comme les chevilles, que des fers à béton te cisaillent mollets et jarrets, et que le souffle s’essouffle à te courir après alors que tu te traînes à peine…La Nature n’a-t-elle donc trouvé aucun compromis entre le lombric et la gazelle dans la conception de nos articulations ? Du moins la joie te revient-elle sur ton balcon en forêt d’où comme chaque matin tu découvres le val suspendu et là-bas la rive arborée de Clarens et son cimetière où reposent Amiel et les Nabokov, le lac au-delà et l’ubac de Saint-Gingolph au pétillement d'infimes pastilles (les maisons des gens d’en face), puis la remontée des bois savoyards et là-haut le Château et les roches d’Oche sur lesquelles flotte un nuage de soie floche conforme à un début de journée d’été et que ne voient ni le ver solitaire ni la bondissante gazelle que rien ne distrait de sa quête de fraîches feuilles dans la savane lointaine...Ce midi rendez-vous avec le Marquis, mon ami cher depuis cinquante ans, et que je voussoie toujours malgré notre complicité à peu près totale, juste nuancée par nos éducations respectives (il est Français et catholique et je suis Helvète protestant), et là je me dis qu’à nous deux nous avons 163 ans et que c’est pas mal pour de vieux enfants mais une paille à la mesure des millénaires et des continents, et quel bol, quel pot d’avoir un ami avec qui parler sans se surveiller de tout ce qui nous chante, nous fait déchanter du monde immonde, et bien plus ardemment de tout ce qui nous enchante… (Soir) - J'ouvre tout à l'heure le Journal de Julien Green n'importe où et je tombe sur ces lignes: "La vie n'est jamais si belle que lorsqu'elle s'éloigne de ce qu'on appelle la vie. Que signifie dans l'éternité le Putsch de Hitler, les mutineries à bord de croiseurs anglais, la chute de la livre ? Tout est ailleurs. Rien n'est vrai que le balancement d'une branche dans le ciel". Or c'est exactement les mots que j'attendais ce soir après les moments d'épiphanie de la journée, même à midi sur la terrasse bondée du restau donnant sur le petit port, où nous parlions avec le Marquis de ce qu'a été le monde de nos aïeux et de ce qu'il est devenu, lui estimant que la perte est irrémédiable et moi protestant que nous ne savons pas ce qu'il en sera des enfants de nos enfants - lui se régalant de son plat italien et moi du mien tandis qu'un bambin se chamaillait avec un petit chien, etc.
