J'ai rarement écrit autant ici pendant l'été. Pas de pause estivale, une chronique presque tous les deux jours. Il faut dire que je suis resté très sédentaire, confiné par la canicule, en absence de projets de voyage. Et puis soudain il y eut un coup d'arrêt, rien depuis le 21 août. Ce n'est pas que la matière manquait, j'avais trois pistes en cours, mais rien ne se détachait vraiment, tout était en germe, attendant l'impulsion décisive, la poussée finale.
Mais c'est un quatrième chemin qui s'est imposé, qui s'est ouvert devant moi après la projection de L'inconnue d'Arthur Harari, vu vendredi en fin d'après-midi à Bourges. L'inconnue, un film étonnant, déroutant, pas très aimable en vérité, mais qui vous tient longtemps dans son orbe poisseuse, bien après avoir quitté la salle. Voyons le synopsis sur Allociné : "À bientôt 40 ans, David Zimmerman est photographe mais personne ne le sait. Alors qu'il ne sort presque jamais de chez lui, des amis le traînent dans une fête insensée. Il y repère une femme dans la foule, ne peut en détacher le regard, la suit... Quelques heures plus tard, David se réveille : il est dans le corps de l’inconnue."
Ce motif de l'échange de corps (body swap, en patois anglo-saxon) a déjà été traité dans d'autres films, mais, semble-t-il, pas sous cette forme. Arthur Harari ne nous proposera pas d'explication, le phénomène restera opaque, irrésolu. Tout comme dans La métamorphose de Kafka, où l'on ne nous donne pas la clé de la transformation du pauvre Gregor Samsa en cancrelat. Kafka est précisément une des références revendiquées du cinéaste. Dans un entretien avec Libération, il reconnait que Kafka est l’auteur qui l’a le plus marqué, son tout premier scénario était ainsi une adaptation de la nouvelle le Voisin, "qui a à voir, disait-il, avec le dédoublement."
Un dédoublement qui opère très tôt dans le film, ce qu'a bien repéré Samir Ardjoum, qui écrit dans la revue de cinéma Tsounami : "Une amie le traîne un soir dans une fête gigantesque, grotesque, carnavalesque, où les corps paraissent déjà prêts à se dissoudre. Harari filme cette séquence comme une traversée infernale : visages déformés par les lumières, musique qui cogne contre les murs, circulation chaotique des silhouettes. Et au milieu de cette foule, David aperçoit un dessin sur un mur — le visage d’un homme qui lui ressemble étrangement. C’est un moment essentiel. Avant même la métamorphose fantastique, David rencontre déjà son double. Le film formule alors une idée profondément troublante : nous sommes peut-être toujours déjà l’image d’un autre. Une projection. Une copie imparfaite."
Le nom même de David Zimmerman n'a rien d'anodin. Zimmerman n'est autre que le patronyme originel de Bob Dylan, dont on entend la chanson It's All Over Now, Baby Blue sur le générique de fin. Selon Ardjoum, Arthur Harari revendiquerait explicitement ce clin d’œil, "fasciné par « la dimension caméléon » de Dylan et sa capacité à changer de peau".
Changer de peau, on peut dire que les deux acteurs principaux de ce film, Léa Seydoux et Niels Schneider, ont réussi ce tour de force.
Arthur Harari (dossier de presse du film) : « Léa Seydoux a accouché trois mois avant le tournage. Lorsqu’elle m’a annoncé qu’elle était enceinte, j’étais très heureux pour elle mais je me suis demandé si nous allions devoir décaler, ce qu’elle a d’emblée exclu. Nous avons senti intuitivement que ce serait extraordinaire pour le film, si elle pouvait y jouer si tôt après son accouchement. Elle n’en a jamais douté, ce qui m’impressionne. Niels [Schneider] avait maigri pour un autre rôle quand nous avons fait la première séance de travail. C’était frappant, son regard ressortait. En accord avec lui, nous avons décidé qu’il pousserait la métamorphose plus loin, en maigrissant encore. Au naturel, Niels est un garçon tellement beau et athlétique, éclatant de vitalité. David ne pouvait pas être comme ça. Tous deux interprétaient une expérience qu’ils vivaient à leur échelle : ils n’étaient pas dans leurs corps habituels. Ça a considérablement apporté au film. J’ai envie de filmer des choses et des êtres qui créent une sensation physique de réalité, jusqu’aux surfaces des murs. Le cinéma peut contredire le réel […]. Mais le cinéma permet aussi de filmer une trace du réel, qui accueille tout, tous les corps, toutes les impuretés. »

Léa Seydoux et Niels Schneider dans L’Inconnue d’Arthur Harari © Pathé distribution
Il se trouve que Niels Schneider a tourné dans le premier film d'Arthur Harari, Diamant noir. Un film sorti en 2016, que j'avais chroniqué à l'époque avec cet article Dans le flux du diamant noir. J'écrivais alors :
Et je ne regretterai pas d'être venu, car le film a une force singulière, en ne ressemblant guère à ce qui sort habituellement des studios français. Film policier sans police ou presque, film noir sur une intrigue familiale, shakespearienne, tourné en un espace rarement fixé sur la pellicule - le milieu des diamantaires d'Anvers -, avec un souci remarquable de la forme, de l'image et de la couleur, Diamant noir m'a séduit, captivé. D'autant plus qu'à la fin du film, qui se déroule dans la gare centrale d'Anvers, irrésistiblement me revint en mémoire celui qui, à l'inverse, débute son dernier livre à l'intérieur de cette même Centraal Station, je veux parler de W.G. Sebald et de son chef d’œuvre, Austerlitz.Quelques jours plus tard, je prolongeai ma réflexion sur le film avec un second article : Percer l'obscurité qui nous entoure. Je terminais plus ou moins sur cette question : "Arthur Harari a-t-il lu Austerlitz ? Tous les entretiens que j'ai pu lire ne font aucune mention de Sebald ; les références convoquées sont plutôt cinématographiques (De Palma, Verhoeven, Minelli, Sirk, Kazan...) que littéraires (à part Shakespeare)."
Dix ans plus tard, je tiens en somme ma réponse : dans l'entretien accordé à Olivier Lamm dans Libération, Arthur Harari répond à cette question qui évoque justement Diamant noir :
Sans jamais aborder la question de front, le film, par le personnage de David et le vol des corps, semble profondément travaillé par votre identité juive. Il y a le travail photographique de David à la suite de celui de son père, l’apparition de photos personnelles, et un enterrement juif, comme dansDiamant noir.
C’est très présent dans la BD, où il y a un double suicide, une malédiction directement liée au génocide. Mais quand il s’est agi d’adapter, j’ai progressivement retiré. Parce que c’était déjà fait. J’avais l’impression qu’il y avait moyen de se rapprocher de Kafka, de rester dans une dimension d’apparence plus universelle – dans ses fictions, le mot juif n’est jamais prononcé. Bon, moi, mon interprétation, c’est que les histoires juives sont d’abord des histoires, et des métaphores de certaines données d’humanité. Le film est également hanté parW. G. Sebald- l’intrigue autour des photos, c’est sa faute directement et indirectement. Et les découvertes que j’ai faites à travers lui sur la question du suicide des rescapés, tout ça est là, dans ce qui travaille le film. Mais je veux qu’on puisse décider de le voir autrement. Aussi parce qu’on est très clairement dans un moment où il y a plein de gens qui en ont marre des histoires juives, quoi(sourire).
Dans l'article de 2016, je mettais aussi en avant un motif commun au film et à Sebald : celui de l’œil, du regard. Nous verrons cela au prochain épisode.

"C'est bien, tu prends le temps de voir". Photogramme du film Diamant noir.
