Les parcs et jardins d’Europe.

Publié le 27 septembre 2026 par Memoiredeurope @echternach

Les jardins de l'imaginaire. Terrasson France.

Le jardin est un secret. Il reste même l’un des derniers grands domaines du secret. De tous les patrimoines culturels, avec les patrimoines religieux, ce sont certainement les Parcs et Jardins qui font appel à un vocabulaire et à une grammaire parmi les plus riches : les termes en sont symboliques, mythologiques, sacrés, parfois ésotériques.

Ils ont inscrit dans leur parcours des savoirs cachés, mais ont également cherché, tout autant que le fronton des cathédrales, à illustrer les textes sacrés. Ils ont mis en œuvre des représentations de la création du monde et des représentations du pouvoir. Ils sont cosmiques et panthéistes, situés dans le monde d’en haut et le monde d’en bas. Du fait même qu’ils sont vivants, les éléments qui les constituent se placent toujours comme des intermédiaires entre la matière et l’esprit.


Villa Lante. Italie.

C’est cette essence même, diverse, pluridisciplinaire, pouvant toucher le cœur du spécialiste de l’environnement, comme celui du botaniste, celui qui cherche dans l’expression locale un sens plus universel, le touriste à la recherche de paysages culturels étonnants, ou celui qui est intéressé par la pratique concrète du jardinage qui fait que le thème des Parcs et Jardins a été élu par le Conseil de l’Europe comme un grand thème européen et qu’il avait été retenu il y a plus d’une dizaine d’années comme un thème propre à un exercice de méthodologie sur la citoyenneté européenne.

Il s’agissait de marquer combien la fascination du paysage, depuis l’invention du terme, s’est ancrée en Europe dans la création de lieux mythiques, de paysages d’idées qui intégraient de manière métaphorique les valeurs spirituelles que les Européens avaient héritées des civilisations grecque et romaine, mais aussi des civilisations orientale et arabe, sans compter l’apport de l’exotisme sous toutes ses formes.

Les Parcs et Jardins cherchent toujours, dans la dynamique d’un mouvement, à tracer une frontière entre nature et culture. Ce sont des lieux de rencontre : carrefours entre l’homme et le biologique, entre les arts, les techniques et les sciences, entre le local et l’européen.

Ils ont mis l’Europe en scène et en ont assumé la mémoire et les contradictions.

Le sens premier des itinéraires culturels réside principalement dans le parcours individuel et collectif et dans l’interprétation du patrimoine. Les Parcs et Jardins sont des lieux propices à un parcours et à une initiation. Sur quelques hectares, ils expliquent aussi bien le passage du temps, le voyage des plantes et des hommes, que les mouvements des idées te la symbolique du monde.

Mais on peut encore ajouter bien d’autres caractéristiques qui touchent à la lecture de l’Europe aujourd’hui et qui font des Parcs et des Jardins des espaces de rencontre, tels que les itinéraires culturels du Conseil de l’Europe les suscitent.


Wörlitz. Allemagne.

Un jardin est par nature un site dont la responsabilité se transmet de génération en génération, mais aussi un site sur lequel le travail effectué dans l’instant présent ne trouvera une partie de ses résultats que plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines d’années plus tard. Il assure donc un lien, une continuité et même une coopération entre les générations. De plus, par le travail très concret qu’il implique, il peut permettre un travail de réinsertion sociale par une prise en compte concrète et immédiate du résultat social du travail.

Un jardin est toujours ancré dans un territoire, mais il est en même temps un lieu de mélange, de greffe et d’hybridation tant des cultures savantes que des pratiques horticoles. Un jardin, ne serait-ce que par la variété des origines des plantes qui s’y trouvent, constitue une ouverture sur le monde. Dans nos sociétés multiculturelles, il permet à chacun de retrouver des éléments de sa propre culture et de comprendre, intellectuellement et pratiquement, comment les cultures interfèrent entre elles et se combinent.

Le fait qu’un jardin puisse inclure des végétaux et des animaux et qu’il les mette en scène, il constitue– c’est une évidence –une mise en scène de la nature. Mais les termes de cette mise en scène ont beaucoup évolués au cours des âges. On peut même dire que le plus grand procès qui s’est joué au cours de l’histoire des jardins, est celui de la part de « domestication » que l’homme a osé exercer sur la nature, de la manière dont il a manié et dosé le naturel, dont il a accepté la vie des végétaux, dont il a introduit l’artifice et l’artificiel : jardins paysagers anglais, sans limite et sans clôture, jardins d’automates, de machineries, de jeux d’eau de la Renaissance, du Baroque…et du Classicisme, jardins naturels de William Robinson, jardins en mouvement de Gilles Clément…Quel meilleur sujet pour les nouveaux adeptes de la société informatique que de se confronter à un domaine où s’est déjà joué depuis longtemps une partie dont ils sont devenus familiers : le conflit du réel et du virtuel ?


Villa d'Este. Italie.

Si la plupart des données de sens qui sous-tendent la structure des édifices religieux et des représentations imagées ou sculptées qu’ils portent sont en effet devenus « illisibles » pour la plupart de nos contemporains, par suite de l’effacement des pratiques religieuses ou de la connaissance du rôle du religieux dans les sociétés occidentales, les jardins sont eux-mêmes sujets à deux sortes d’effacement : la perte des savoirs botaniques et la perte des savoirs symboliques. Un jardin historique est toujours fondé sur un programme architectural, lui-même appuyé sur un parcours et une initiation. 

C’est au sens propre, une métaphore. Son dessin, ses perspectives, ses masses, ses statues, le mouvement de l’eau, les « fabriques » qui y sont construites et, bien entendu, les plantes qui s’y trouvent « racontent » une histoire : légende, reflet du pouvoir de son propriétaire, amour de la philosophie ou de la géométrie…Il existe une lecture sociale, une lecture du voyage et de l’errance, une lecture culturelle du jardin. Un travail essentiel restait donc à faire pour permettre de reprendre ces éléments de mémoire épars, dans un contexte européen.


Villa d'Hadrien. Italie.

Le jardin est un lieu de la représentation de soi et un lieu propice à la représentation et au spectacle. Le jardin a accueilli toutes les sociétés qui souhaitaient ancrer sur un territoire l’image de leur pouvoir social ou économique. Le rôle des créateurs et des artistes en constitue l’un des éléments forts et ceci, une fois de plus, dans la confrontation des cultures. C’est une autre scène, souvent délaissée qui se trouve là à réinvestir.

Mais enfin, on peut dire, à la suite de Gilles Clément que la pratique du jardinage - comme donnée quotidienne et intime – et que la lecture du paysage sont certainement deux démarches qui entraînent une prise de conscience planétaire, une prise de conscience de la diversité biologique et une prise de conscience de la durabilité, selon des voies directes et intimes. 

La récente exposition de ce créateur de jardins, intitulée « Le jardin planétaire » nous demandaitclairement : « Existe-t-il, à l’échelle planétaire, des actions comparables à celles qu’engage le jardinier dans son jardin ? Peut-on déplacer le vocabulaire du jardin, ordinairement associé aux espaces réduits et clos, vers un espace apparemment immense et ouvert ?». Par conséquent, quel meilleur sujet que le jardin pour tenter de comprendre le rapport du local et du global ?


Europos Parkas. Lituanie.

Plutôt que de continuer à développer tous les arguments qui expriment à quel point les parcs et jardins sont pris entre deux pôles qui en constituent l’espace de tension : d’une part la conscience du jardin planétaire et de l’autre la dimension pédagogique et citoyenne, il vaut certainement mieux parcourir les exemples qui sont donnés dans cet ouvrage.

Mais ces deux extrêmes pourraient être caractérisés par deux citations qui décrivent l’un la dimension purement écologique, conscience du jardin planétaire et l’autre la dimension pédagogique et citoyenne, conscience du temps qui passe.

L’une est très courte et très forte, l’autre est plus métaphorique :

« Un jardin, c’est un morceau de terre, et l’éternité » (Gilles Clément).

« Dans le matin au bout d’une allée assez longue pour remonter le temps, deux silhouettes. Un enfant gambade autour d’un homme qui parle. C’est la leçon de jardin…Des oiseaux chantent. Un chien fouille la terre. Le père promène son fils dans l’univers des plantes. Il lui apprend à reconnaître et à nommer, à regarder et à humer. Il enseigne l’utilité des abeilles, que les poires comices trop vertes donnent la colique, que les saisons marchent, que l’hiver il faut travailler le sol si l’on veut un riche printemps. L’enfant joue avec le chien et fait mine de n’écouter rien. Qu’importe l’école officiellement fréquentée. Est-il au monde meilleur premier maître qu’un père savant des choses naturelles ? » (André Le Nôtre. Portrait d’un homme heureux. Erik Orsena).

Michel Thomas-Penette (texte et clichés)

Leçons de jardins à travers l'Europe (1999).

Parc Uzutrakis. Lituanie.