Gomorra et la longue route de sable

Publié le 09 octobre 2026 par Les Alluvions.com

Je n'avais jamais lu Gomorra. Je n'en ignorais pas la teneur, ni l'importance, mais je restais à distance. L'injustice et la violence que j'étais certain de rencontrer à travers cette lecture, je m'en préservais en passant à côté. Et puis j'ai été rattrapé, le livre de Roberto Saviano était inscrit au catalogue de Lire pour en sortir et le nouveau détenu qui m'était attribué le choisit, après Monte Cristo de Dumas et L'Art de la guerre de Sun Tzu. Je n'avais plus le choix, le principe étant que bénévole et détenu lisent le même livre et en discutent ensuite, dans une salle de la centrale de Saint-Maur, le plus souvent une salle de cours, mais dans le cas présent, c'est dans une petite pièce du quartier de l'isolement. 

 

J'ai donc lu Gomorra, en quelques jours, et j'ai été bousculé. Car on a beau savoir en gros ce qui nous attend, la réalité est plus forte que toute prévision. Ce que l'on apprend excède l'imagination, et puis Gomorra est plus qu'une enquête de journaliste, plus qu'un récit haletant, lyrique, méticuleux, c'est une œuvre littéraire véritable. Saviano l'écrit dans sa préface de 2016 : il voulait "raconter la vie en recourant à un style qui ait à la fois la rigueur du réel, la puissance de la littérature et le charme de la fiction : les faits et le souffle de la poésie." Et il a payé le prix fort pour cette réussite, en vivant depuis 2006 sous protection policière.

Une nuit, j'ai interrompu ma lecture, il me fallait une pause dans ce tourbillon dantesque de crimes et de malversations. De la pile de livres qui s'entassait près de mon chevet, j'ai sorti un volume qui avait trait aussi à l'Italie : c'était contro-corrente de l'artiste belge Chantal Vey, que j'avais acheté le 18 septembre 2025, à Guéret pour les rencontres de Chaminadour consacrées cette année-là à Pier Paolo Pasolini.

C'était un beau livre, composé de textes et de photographies, qui rendait compte du projet de Chantal Vey de parcourir le même itinéraire que Pier Paolo Pasolini, lequel avait suivi les côtes italiennes entre juin et août 1959, de Vintimille à Trieste, et produit un texte, La longue route de sable, qui fut publié en trois épisodes dans le magazine à grand tirage Successo, du 4 juillet au 5 septembre 1959. Ce portrait de l'Italie par son littoral ne fut réédité qu'en 2004. Soixante ans plus tard, Chantal Vey prit la route, mais à contre-courant du voyage pasolinien, en commençant donc par Trieste.

Chantal Vey intervenait à Chaminadour, mais le 19 septembre, et je n'avais pu venir que la veille. Je le regrette encore, mais le livre, proposé dans le hall du théâtre qui accueillait les rencontres, m'avait séduit.  J'avais commencé à le parcourir et pour des raisons diverses (dont je n'ai plus souvenir) l'avait abandonné en chemin. Ce n'est donc qu'un an plus tard, lancé dans Gomorra, que je renouais, presque incidemment, avec l'ouvrage.

Or, le lendemain, reprenant la lecture de Gomorra, je tombe sur la première mention de Pasolini. Jusque là il n'en avait jamais été question.  C'était dans le chapitre Béton armé, dans cette section qui commence par cette phrase : "Le pouvoir des clans était le pouvoir du béton." Page 325, Saviano écrit : "Peut-être devais-je moi aussi choisir un symbole du pouvoir, et y mettre une bombe, mais dès que cette crise de colère asthmatique a commencé, avant que je me glisse dans la peau d'un terroriste, le "Je sais" de Pasolini a résonné dans ma tête comme un jingle publicitaire diffusé en boucle, jusqu'à la nausée." Il décide alors de se rendre à Casarsa della Delizia, sur la tombe de Pasolini. Seul. Il affirme ne pas y aller pour lui rendre hommage, ni pour célébrer quoi que ce soit, mais parce qu'il avait besoin d'un lieu où il "puisse réfléchir sans honte à la possibilité de la parole." 

Il prend le train de Naples à Pordenone, et après une nuit glaciale arrive dans le Frioul. Un bus le conduit à Casarsa, où il se perd mais finit tout de même par trouver le cimetière, et les deux petites plaques de marbre blanc. Il voit la tombe - "Pier Paolo Pasolini (1922-1975)"- et juste derrière, celle de sa mère : "Je me suis senti moins seul, et c'est là que j'ai commencé à ruminer ma rage, les poings serrés si fort que les ongles s'enfonçaient dans la paume de mes mains. J'ai commencé à scander mon propre "Je sais", le "Je sais" de mon temps."

Ce "Je sais" fait référence à ce célèbre article de Pasolini, intitulé "Qu'est-ce que ce coup d'Etat ? Je sais", paru le 14 novembre 1974 dans le Corriere della Sera ( il figure dans le recueil Écrits corsaires). Pasolini y attaque de manière cinglante les dirigeants de l'Italie : "Je sais. Mais je n'ai pas de preuves. Ni même d'indices. Je sais parce que je suis un intellectuel, un écrivain [...] qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires de toute une situation politique cohérente et qui rétablit la logique là où semblent régner l'arbitraire, la folie et le mystère. Tout cela fait partie de mon métier et de l'instinct de mon métier."

Chantal Vey est aussi allée à Casarsa. Le critique Roberto Chiesi parle de la "pudeur mélancolique de son regard" : "Il suffit de penser au détail de la pierre tombale de Pasolini à Casarsa, où l’œil ne s'attarde que sur l'année de la mort, qui n'a pas été entièrement gravée dans la pierre ('75). "

Et puis j'ai découvert qu'en 2022, Chantal Vey avait réalisé des écritures performées * pendant sa résidence d’artiste à l’Academia Belgica à Rome. Elle écrit que son attention s’était concentrée sur les derniers écrits de Pier Paolo Pasolini, et tout particulièrement “Scritti corsari” qui est un recueil d’articles publiés dans les colonnes des journaux italiens entre 1973 et 1975.Elle s'intéresse au même article cité par Roberto Saviano : 

L’article, auquel je me suis principalement intéressée, “Il romanzo delle stragi” (“Le roman des massacres”), publié dans Il Corriere della Sera du 14 novembre 1974, dénonçait férocement la politique italienne de l’époque, qualifiée de “stratégie de la tension”. Dans ce quotidien national très largement diffusé, Pasolini osait dire en première page : “Je sais les noms des responsables du massacre de Milan… Je sais les noms des responsables des massacres de Brescia et de Bologne… mais je n’ai ni preuves ni indices…” Il était devenu de plus en plus “scomodo”, comme disent les Italiens, il était un gênant provocateur qui prononçait, haut et fort, les malversations, les corruptions de son pays… 
Ces articles, tout comme ceux de 1975 rassemblés dans les “Lettere luterane”, sont d’une contemporanéité époustouflante. Certains sont pour moi comme une forme de prologue, à ce qu’il voulait dévoiler dans son dernier roman “Petrolio”. Malheureusement, quelques mois plus tard, il fut sauvagement assassiné et réduit au silence à tout jamais. 

Les deux livres se faisaient puissamment écho l'un à l'autre. J'en trouvai plus tard d'autres exemples. Mais ce sera pour un autre jour.


 

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* Chantal Vey explique en quoi consiste l'écriture performée : Dans cette écriture performée que j’intitule “omaggio al romanzo delle stragi di Pier Paolo Pasolini”, j’écris l’entièreté de l’article italien pendant deux heures environ, lisant à haute voix, mot à mot, concentrée sur l’écriture qui avance aveuglément. Ses paroles fortes, très fortes, sont retracées sur une seule ligne ou quelques-unes, soit au crayon graphite, soit à l’encre noire ou rouge sombre. Le geste et la lecture saccadée rythment et guident l’écriture plus ou moins appuyée, les diverses formes graphiques se composent ainsi spontanément. Les lignes se chevauchent, les mots, les uns à la suite des autres se recouvrent, cachent le sens pour devenir lignes tissées, bandeaux d’empreintes… L’écriture devient trace et le geste, un écho à ce qu’évoquait Pasolini.