Magazine Humeur

Ethiopia Remix(2)

Publié le 23 juin 2008 par Icipalabre

wosene-kosrof-solidarity-oil-on-canvas-78x20-1986-howard-university-gallery-of-art.1214242747.jpgL’exposition Africa Remix présentée au Centre Pompidou en 2005 faisait quasiment l’impasse sur la production artistique éthiopienne. (cf. mon article précédent Ethiopia Remix 1 )
Si Ici Palabre à cette époque avait (un peu maladroitement, je l’admets !)  dénoncé une telle carence, il faut reconnaître a posteriori que le  projet “Africa Remix” ne permettait ni ne visait à mettre en valeur des spécificités territoriales ou nationales.

Africa Remix n’avait pas pour but d’inventorier des qualités artistiques ou des expériences propres à l’Afrique et moins encore de postuler une improbable herméneutique de la création artistique africaine. Une telle entreprise eut été prométhéenne.
Aucun événement de ce type ne peut se soustraire, -admettons-le -,  au nécessaire discours méthodologique dont le rôle est d’en déterminer les règles et donc les limites.
Forcément réductrice par conséquent, l’exposition tentait de rassembler - et donc de classer - en un triptyque conceptuel  (Ville et terre; Identité et histoire; Corps et esprit) une sélection peut-être la plus représentative possible d’oeuvres contemporaines, et de montrer en quoi la multitude des expériences esthétiques est ou paraît scellée dans une filiation invisible et intemporelle, dont il émanerait la notion d’ “africanité”. Substantif qui jaillit de la quête identitaire post-coloniale et que l’on pourrait  assimiler sans doute à ces idées déjà lointaines de “négritude” et de “panafricanisme”, soustraction faite de leur sens politique et historique.

N’empêche: pour ce qui concerne l’art éthiopien (ainsi nommé à dessein, car le critère de l’appartenance culturelle voire d’identité nationale joue un rôle fondamental dans la production artistique de ce pays), le public connaisseur ou non est resté sur sa faim.

Une fois encore donc, Africa Remix nous fournit un prétexte à la défense d’une chapelle, celle d’un art extraordinairement riche et méconnu en Europe: la peinture éthiopienne contemporaine.
Le texte présenté ici multiplie les questions, mais cherche avant tout une manière de comprendre les causes de l’absence manifeste de l’art éthiopien dans les grandes expositions européennes.

Que les organisateurs d’Africa Remix, pris au piège de cette démonstration, ne m’en tiennent pas rigueur. Je me complais dans l’idée que ces derniers, jouissant des effets constructifs de l’événement,  pourraient tout aussi légitimement se flatter d’avoir fait naître, non pas une opposition critique, mais, plutôt, un élan dubitatif dont le seul objet serait de parvenir à dompter ce qui échappe à sa raison.
A défaut d’un débat possible (car un website ou unblog est par nature un medium éminemment subjectif) je n’ai donc d’autres choix que l’attaque frontale, au risque de sabrer dans le vide.

Des deux artistes éthiopiens représentés à Africa Remix, l’un est décédé en 2000 (Gera; cf. Ethiopia Remix 1), l’autre (Julie Mehretu) vit aux Etats-Unis.

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Est-ce à dire qu’aucun autre artiste vivant et résidant dans son pays d’origine n’eut pu prétendre participer à cette manifestation ? Faut-il comprendre qu’aucune des oeuvres connues de ces derniers n’a résisté à la stricte sélection thématique proposée par le commissariat de l’exposition ? Est-ce l’effet d’une méconnaissance (nullement critiquable eu égard à l’étendu du projet) ou un relatif désintérêt pour l’art éthiopien trop souvent taxé de traditionalisme et réputé en marge d’une contemporanéité mondialisée, qui aurait guidé les décideurs ? Ces questions sont posées. Elles trouvent leur réponse dans l’histoire d’un art qui s’est largement développé selon un mouvement diasporique commencé dans les années 60. Mais l’étonnement demeure quant à la faible représentation d’artistes éthiopiens non-exilés (cf. Ethiopia Remix 3). Car, on ne peut certes reproché à Simon Njami (commissaire général d’Africa Remix) d’avoir failli par ignorance du contexte artistique éthiopien. On se souvient en effet, qu’à l’époque regrettée de la Revue Noire, un numéro consacré à l’Afrique de l’Est avait permis de mettre en valeur nombre d’artistes éthiopiens vivant en Ethiopie. Qu’en 2001 était éditée une “Anthologie de l’art africain du XXème siècle” (Paris, octobre 2001,Revue Noire Editions), ouvrage d’exception   qui, sans être encyclopédique, donne une vision sans doute assez exacte et complète des différents courants artistiques qui ont traversé l’Afrique du siècle dernier, dans laquelle figurait un excellent résumé de l’histoire de l’art moderne éthiopien.

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Quid des travaux de Skunder Boghossian et Gebre Kristos Desta, pères fondateurs de l’art moderne éthiopien ?  Quid de Yohannes Gedamu, Zerihum Yetmgeta, Girmay Hiwet, Wosene Kosrof ou Achamyeleh Debela, ces artistes de la troisième génération dont les oeuvres ont intégré les collections des musées d’art moderne  … Outre -Atlantique ? Quid de Luseged Retta, Getachew Yossef, Mulugeta Tafesse, Tadesse Teshome, Elias Areda, Robel Brhane, Debebe Tesfaye, Behailu Bezabih, Tafari Teshome, Tadesse Mesfin, Bisrat Shibabu, Ezra Wube et de tous ces artistes actuels dont on peut apprécier les oeuvres dans toutes les galeries d’art d’Addis Abeba ? Leurs oeuvres auraient-elles été jugées trop figuratives, trop narratives, trop commerciales, pour figurer dans une exposition qui donnait surtout à voir un catalogue de techniques innovantes, une gamme complète des nouveaux médias de l’art, de l’installation au vidéo show, du multiplaying aux fictions photographiques? Certes non, puisque les oeuvres classiques bi-dimensionnelles et les techniques traditionnelles, l’huile, l’acrylique, le tissage et le crayon, ont été largement représentées à travers les incontournables Bruly Bouabré, Chéri Chérin, Cyprien Tokoudagba, Abdoulaye Konaté, Soly Cissé, Douts, Chéri Samba…

Mais pourquoi Bruly Bouabré et pas Skunder Boghossian ?

L’ostracisme dont furent frappés les grands noms de la peinture éthiopienne du XXéme siècle fut-il délibéré ou consécutif à d’obscurs problèmes financiers ou organisationnels, d’assurance, de droits ?

Les fonds d’art contemporain new-yorkais ont-ils voulu préserver leur monopole dans la diffusion de la peinture moderne éthiopienne, craignant que les galeristes européens ne leur dérobent cette quasi exclusivité dont ils jouissent depuis le début des années 70 ?
(Car il est vrai qu’à ce jour, l’art éthiopien reste une valeur convoitée par les collectionneurs et galeristes américains; un grand nombre de jeunes artistes exilés recherchent désormais le salaire de leur habileté non plus à New York ou Washington mais à Los Angeles; je reviendrais sur cette importance de l’exil dans la peinture moderne éthiopienne dans Ethiopia Remix 3).

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Il faudrait enfin se poser la question des parcours individuels. Africa Remix aurait-elle privilégié les “autodidactes visionnaires” aux artistes diplômés des académies, entérinant ainsi cette vieille division née avec les “Magiciens de la terre” ?

A ces questionnements primaires et admettons-le plutôt accusateurs, qu’Ici Palabre a pu formulé - privilégiant une passion addictive de l’art éthiopien à une intelligence conciliante, soit ! -, s’opposent les réflexions fort convaincantes des organisateurs de l’événement et d’une noria de penseurs homologués qui ont signé leurs analyses dans l’édition catalogue d’Africa Remix. Nous vous encourageons vivement  à vous y reporter car Ici Palabre n’offre qu’une parole subjective, souvent sous le coup de l’émotion mais toujours contestable, celle du spectateur qui découvre une oeuvre et cherche à en cerner la “nécessité intérieure” (Kandinsky).

NJ


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