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Pratiquons le suicide social avec sérénité

Publié le 26 février 2009 par Jay

Nous allons tous crever, plus fatigués, aigris et fauchés qu’on ne l’aurait pensé à vingt berges. Mais avant de moisir dans une boîte ou de sécher dans une urne, nous devons d’abord apprendre à redevenir personne, histoire de pouvoir quitter cette sale croûte flottante sans regrets.

L’autre soir, je cause avec ma femelle, ce bout de gonzesse étonnant qui supporte mes aigreurs et mes ivresses depuis tellement longtemps qu’on dirait qu’elle était dans ma vie avant moi. La conversation s’oriente sur le drôle de boulot que j’ai maintenant, un truc sans statut véritable, avec des belles promesses d’avenir qui ne sont écrites nulle part sur un contrat. La routine, quoi, un énième job jetable. Qu’est-ce qu’on est d’autre, d’ailleurs, sur le marché, si ce n’est l’équivalent de ces petites fourchettes fournies avec les salades toutes prêtes des supermarchés ? Faut s’y faire. Belle-maman, femme avisée, me conseille de tenir un an, histoire d’avoir droit au chômage. C’est pas un beau plan de carrière ça madame ?

Mais bon, tu admettras qu’y a des limites au déshonneur. D’abord, pour que l’esclavage soit jouissif, faut n’avoir aucune responsabilité, décider jamais de rien, encaisser les ordres comme les compliments ou les engueulades, pour pouvoir tirer au cul sans trop d’efforts. Mais des responsabilités, je vais en avoir, sans le pognon qui va avec. Larbin mal payé, ok. Chef-larbin mal payé, fait chier, je crois que tu peux piger.

Ben ces dames, elles, elles pigent pas, elles peuvent pas. C’est qu’elles ont l’impression de plus fermer leur gueule que nous, tu vois ? Ce qui est un peu vrai, vu qu’elles n’arrivent juste pas à se taire pendant cinq minutes (j’ai fait le test plusieurs fois avec un chrono et avec différents sujets d’expérience, je sais de quoi je cause). Alors c’est normal qu’elles l’aient mauvaise quand on leur dit qu’on envisage d’aller tenter de se faire mieux payer ailleurs. Le retour à la case pas-d’fric, ça les hérisse. Veulent pas nous entretenir. Ca serait pourtant vachement bien pour l’égalité des sexes, je trouve. Homme au foyer, je crache pas dessus. N’avoir à causer qu’à la vaisselle sale, aux chaussettes douteuses ou à la poussière du parquet, ça m’irait très bien. J’aurais dû naître femme de grand bourgeois au 19è, ça aurait été plus cool. Mauvais karma.

Quand tu lui dis ça, à la môme, elle se braque. Tu fais ça, je te plaques. Tu veux répondre quoi à ça ? Il est tard, t’as pas assez bu pour une engueulade en règle, tu prends l’option lâcheté et tu laisses pisser. Mais quand elle commence à ronfler, tu réfléchis un peu à tout ça. Alors y a des dizaines de portes qui s’ouvrent dans le possible, des trucs incroyablement attirants parce que complètement interdits. C’est quoi l’interdit majeur de nos jours, à part pas bander en pensant au président des Etats-unis ou aller bosser pas rasé ni douché ? Tout lâcher.

Le sdf que tu croises dans la rue (bon courage, dans ce pays la police les planque soigneusement), tu en as peut-être pitié, ou tu trouves crade, ou tu te dis qu’il a merdé quelque part, ou tu t’en fous parce que c’est bientôt l’heure du foutchbole. Mais jamais tu te dis que c’est lui qui a tout compris, qu’il a de la chance de pas bosser. Jamais tu te dis que lui, il a pas d’horaires, pas de patron, pas d’impôts, pas de contrôle, et qu’il est bien finaud de se faire sponsoriser par l’Etat pour se la couler pépère. Ce genre de pensées, même si tu les as, tu as comme un réflexe qui te dit qu’elles sont dégueulasses. A la limite, tu préfères encore te rassurer en faisant le salaud, en pensant doucement que finalement, les gens qui sont dans la dèche doivent bien l’avoir cherché un peu, et qu’à toi ça t’arrivera pas - t’es trop bon dans ce que tu fais, hein, t’as trop la classe, et pis merde, si t’as fait ce leasing et ce crédit-Maldives, c’est pas pour finir à la rue!

Moi je te dis t’as tout faux.

Faut pas faire le parasite, faut s’en sortir tout seul, faut être adulte et responsable, tu dis. Yeah. C’est quoi la partie de ta vie que tu contrôles ? Tous ces objets qui t’entourent, compte-les, et après compte ceux que tu peux réparer tout seul. Ta bagnole ? Déjà bien si tu sais poser des jantes qui brillent dessus. Ton matos informatique ? Va pour tout ce qui est software et encore! un gros plantage, c’est geek-only pour le rattraper. Téloche en rade ? Faut la ramener au magasin. Même les bricoleurs à l’ancienne sont paumés devant les marchandises qui font notre quotidien.

Et tout ça, c’est vrai aussi pour tout le reste. Raccomoder tes fringues ? Faire pousser des légumes ? Abattre ton propre gibier ? Gagner du fric sans rien devoir à personne, ni patron ni Etat ? Te défendre tout seul si une bande d’enfoirés en veut à ta Visa ? Pas aller au boulot si t’es pas d’humeur ? Plus payer tes assurances parce qu’elles te plombent pour que dalle ? Dire bonjour à personne parce que tu as pas eu ta pipe du troisième samedi du mois ? Manger ou dormir quand tu as vraiment faim ou sommeil mais que c’est pas encore l’heure pour ? Tu peux pas. Ca s’appelle la civilisation. Ca s’appelle la taule. Ca s’appelle vivre en EMS avant l’âge.

Et ça s’aggrave tous les cinq-dix ans, t’as peut-être pas remarqué. Tu te souviens de l’époque où on te disait pas ce qu’il fallait manger pour te maintenir en forme ? Où on te pétait pas les couilles si t’étais grossier, ou bourré régulièrement, ou pas choqué par Dieudonné, ou totalement indifférent de savoir si ta bagnole réchauffe ou pas la planète ? Faut être concerné, maintenant. Et effectivement : on est cernés, et on devient vachement cons. Ouaip gars, moi aussi, peut-être bien plus que toi si ça se trouve. La nuance, c’est que moi je le sais, je le dis, je l’accepte.

Si tu dois réfléchir une seule fois dans ta vie à un truc important, pense à ça, pense au fait qu’on est tous dépendants, tous des parasites entretenus par des entreprises ou des ministères qui ne nous demandent pas notre avis, ou qui attendent à ce qu’on dise merci avec le sourire. Tes seuls vrais choix, ça concerne quelles conneries tu as envie d’acheter cash ou à crédit pendant ton temps libre. Juste la simple notion de “temps libre” ça devrait déjà te foutre en rogne, parce qu’elle veut dire que ton temps t’appartient pas, et donc que ta vie est pas à toi. Alors c’est bien chou de vouloir être autonome, de la jouer bon citoyen qui s’assume, la vérité c’est que le système nous permet pas de le faire. Okay, t’as le droit de bouger dans ta cage, de mettre des jolis rideaux. Pas d’en sortir. En prenant les devants, en montrant que tu es un bon élément, un type sur qui on peut compter, tu n’échappes à la taule, tu deviens simplement un mâton volontaire, un surveillant gratuit, un homme-sandwich.


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