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Curieuse sensation

Publié le 30 mars 2009 par Eleken

« C’est curieux comme sensation. Celle de ne pas être ce que l’on doit être. Celle de ne pas être celle que je devrais être. »

La petite fille a les yeux perdus dans le vide. Le soleil effleure sa peau à travers les feuilles du poirier dans lequel elle s’est abritée. Ses jambes tombent dans le vide. Elle a la peau blanche, les cheveux blonds. Elle porte une petite robe blanche. C’est un jour d’été et c’est habituellement une petite chanson que l’on s’attend à entendre de sa bouche, un balancement des jambes, une main qui caresse une poupée. Mais il n’y a rien de tout cela. La petite fille est silencieuse, elle ne bouge pas. Il y a bien quelque chose dans sa main. Mais ce n’est pas une poupée. Son visage est grave, ses yeux perdus. Ainsi, la scène, au demeurant colorée et raisonnablement chaleureuse, ne dégage aucune joie d’aucune sorte. C’est une gêne intense qui saisit quiconque pourrait voir la petite fille. Un malaise. Mais il n’y a personne pour voir la petite fille dans l’arbre. Personne pour s’y intéresser. Une petite fille seule un jour ensoleillé, dans un poirier… Une chenille dans la main, se promenant sur sa pomme.

« Petite chenille, grimpe, grimpe » pensait la petite fille, aussi immobile qu’une morte. Elle gardait cette rigidité pour ne pas perturber la progression de la chenille qui lui chatouillait la main. Grimperait-elle sur son bras, atteindrait-elle son épaule, son cou, sa joue, ses cheveux ? Elle observait les chenilles depuis le début de l’été. Elle avait cinq ans. Et depuis qu’elle avait conscience d’être ce qu’elle est, elle cherchait à comprendre ce qu’elle était. Qui elle était. Et les chenilles, avait-elle l’impression, lui apportaient un élément de compréhension.

La chenille à la robe verte et au poil urticants orange progressa sur les lignes de sa paume. Etait-elle consciente qu’elle arpentait un être vivant ? Tout comme la petite fille avait prise conscience que l’arbre sur lequel elle se tenait était également un être vivant. Cette conclusion l’avait mené à d’autres interrogations. Le sol était il vivant ? La terre ? L’espace qui l’entourait ? L’univers n’était peut-être que la larme d’un dieu plus grand… Elle était frustrée. Il n’y avait jamais de réponse claire, juste des interrogations, encore et toujours. Même la question « quelle heure est-il ? » n’a pas de réponse. « Il est 14 heure » est une information subjective au pays où l’on se trouve. Et même plus, subjective à l’exactitude de l’horloge qui donne l’heure. Et celui qui n’a pas l’heure ne peut pas répondre. Le temps a-t-il une signification quelconque ? La petite fille en été arrivée à la conclusion que peu importe le temps. Il s’écoule, mais la mesure utilisée n’a de valeur que dans un schéma qui lui échappait encore. Elle préférait se concentrer sur la chenille.

Un jour, elle le savait, la chenille s’enfermerait dans un cocon. De ce cocon, jaillirait un papillon selon un principe qu’elle ne saisissait pas. Elle avait demandait à sa tante, mais elle avait reniflé avec mépris, comme si tout enfant de cinq ans se devait de connaître ce genre de chose. De toute façon avec sa tante, elle n’avait jamais de réponse, juste le mépris. Elle n’aimait pas sa tante et sa tante ne l’aimait pas. Pourquoi eut-il fallut qu’elle passa cet été en sa compagnie, elle l’ignorait. Quand est-ce que sa mère viendrait la chercher ? Elle l’ignorait également. Et quelque part, toutes ces interrogations avaient perdu de leur valeur devant la chenille.

« Serait un jour dans un cocon ? » se demanda la petite fille. Serait-elle un jour le papillon, lumineux, éphémère, enfin consciente du rôle qu’elle aurait à jouer en ce monde ? Où bien resterait-elle toute sa vie comme cette chenille, inconsciente de ce sur quoi elle évolue. Inconsciente, elle ne peut agir en conséquence. Comme souvent, c’est derniers temps, une douleur sourde vint battre à ses tempes. La petite fille aimait la sensation qui accompagnait la légère douleur. C’était d’ailleurs plus une gêne qu’une douleur. Mais pendant que battait son cœur, que son pouls d’accélérait, il lui semblait que le monde autour d’elle se mettait à vibrer. Elle pouvait sentir le monde, elle en faisait partie. Un élément, une simple goute au milieu d’une vague, une étincelle dans le feu crépitant de la vie. La sensation passa, vite, trop vite comme à chaque fois. Cette fois, elle essaya de faire ce qu’elle se disait de faire à chaque fois. Elle ferma les yeux très forts et chercha à retrouver la sensation. Elle savait qu’elle était là, quelque part. Elle savait qu’elle pouvait la retrouver, elle ne savait juste pas encore comme. Des étoiles rouges dansaient devant ses yeux à force de les serrer. Elle était sur le point d’abandonner quand elle trouva une étincelle en elle. Elle la suivit dans le dédale de son esprit. Plus elle avançait, plus elle avait la sensation de s’enfoncer profondément dans son âme. Vers un passé, vers l’origine d’elle-même. Elle vit alors une volute lumineuse sur le fond noir de son esprit. La volute se contorsionna, s’étira, se mélangea et pris la forme de la chenille. Elle nageait dans l’espace et le temps. Le miroir d’elle-même qui dansait au-delà de la chenille se rapprocha… La petite fille serait les yeux de plus en plus forts. Elle transpirait à grosse gouttes. L’autre petite fille de son esprit approcha de la chenille et s’en saisit.

Elle sourit à la petite fille, son visage, le sien, aussi serein de le sien, souriant, emplie d’une vie qu’elle-même n’arrivait pas à cerner. Alors l’autre petite fille serra la main qui tenait la chenille de lumière et celle-ci éclata à nouveau en volutes ardentes de couleur rouge et verte et retomba en paillettes vers le vide.

La petite fille eut peur, elle fut terrifiée. Elle recula dans son esprit, refoula du fin fond de son âme et émergea à la conscience. Elle ouvrit les yeux, des larmes plein les yeux. La chenille était encore là, dans sa main… Mais elle ne bougeait plus. Son corps, éclaté par la pression de ses doigts, répandait dans sa paume un sang vert et nauséeux.

La petite fille regarda sans comprendre. Pleine de honte et de dégout pour elle-même. La chenille était morte. Elle vivait. Elle ne comprenait pas pourquoi.

— Eleken,
Et un petit bout, un

;)


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