Lâcher de ballons...

Publié le 11 mai 2009 par Tazounette

 

La salle de gymnastique de l’école avait été transformée pour la circonstance.

Assombrie par un immense rideau de fortune bleu marine coupé à la va-vite pour épouser les formes biscornues des larges et hautes fenêtres sans en obstruer la porte d’entrée. La scène au fond cachée par un rideau de tissu africain mal tendu. Quelques projecteurs l’éclairant dans l’attente des spectacles qui allaient suivre.

Nous sommes entrés tous trois, mon amoureux, ma petite et moi pour trouver des sièges avant l’arrivée d’une cohue indisciplinée et pressée, juste avant le début de la prochaine représentation. Du monde était déjà installé. Nous nous sommes mis au milieu de la salle…

Le gymnase a continué de se remplir. Mon amoureux réglait son appareil photo en raison du manque de lumière, prenant la petite pour modèle…

Puis le silence se fit, le rideau s’ouvrit sur ma grande et sa classe.

Et la musique a commencé…

Petites brochettes de tous petits, déjà un peu plus grands, habillés de leur tenue d’indiens et remuant leurs mains au gré des instructions données par la maîtresse, située devant eux et leur soufflant les gestes au fil de la musique.

J’ai regardé ma grande. Ses tresses blondes brillant à la lumière des projecteurs… La boule dans la gorge. L’admirant se concentrer pour effectuer les bons gestes au bon moment. Ces gestes qu’elle avait appris depuis bien des jours, ici, à l’école. Sans moi...

Je l’ai revue bébé, alors que je prenais ses petites mains pour initier le moindre mouvement au gré de tant de comptines qui la faisait sourire… Je me suis souvenue de son premier « Ainsi font, font, font » et de sa fierté… Je me revoyais lui tenant les mains pour amorcer ses premiers pas… J’ai revu tous ces mois où j’étais l’instigatrice du moindre de ses gestes.

Et je la regardais maintenant, ayant appris ses gestes et les mimant toute seule… Je la regardais dans son autonomie nouvelle et continuer, seule, toutes ces choses qu’on avait faites à deux. Elle m’a paru si grande tout à coup. Je la voyais tour à tour sourire ou tirer la langue ou pincer ses lèvres pour tenter de contenir sa plus grande application.

Je la voyais parfois qui me cherchait du regard dans cet imbroglio de chaises occupées. Je la voyais ne pas m’apercevoir et continuer de me chercher. Je n’ai pas osé me lever et lui faire signe. Je n’ai pas osé la troubler dans sa concentration. Peut-être que j’aurais dû faire fi de tout ça et la rassurer enfin... Pourtant elle continuait de regarder tantôt sa maîtresse, tantôt la salle, elle continuait de remuer ses petites mains et de tourner quand il le fallait, parfois dans le mauvais sens, mais qu’importe ! J’ai regardé ma petite fille, si belle, si grande !

Plus le spectacle avançait, plus mon émotion grandissait. J’ai repensé à ces deux dernières années. A mon arrivée ici. A leur panique, leur incompréhension. Puis petit à petit, leur maman retrouvant forme humaine, elles se sont détendues et ont finalement goûté à leur nouvelle vie. Ma grande est épanouie. Elle est très émotive, très réactive, à tendance Taz, elle aussi... Cette petite fille qui se veut une vraie mère pour sa petite sœur…

Peu avant la fin, j’ai fondu en larmes. « Qu’est-ce que j’ai bien fait ! C’est moi qui ai fait ça ! Toute seule ! C’est moi qui lui ai permis d’être »… J’ai souri et pleuré. J’ai senti sa main sur ma joue à ce moment-là. Il savait mon émotion, il avait compris tout ce que je pensais. Il a laissé sa main pendant plusieurs secondes.

Les petits ont fait la révérence. Nous sommes sortis. Ma petite est partie jouer au toboggan.

Et moi, tentant vainement de refouler mon émotion, j’ai rejoint les bras si accueillants de mon amoureux, pour étouffer les sanglots qui me submergeaient. Cette impression diffuse d’un grand poids s’échappant de mes épaules.

« Voilà, j’y suis arrivée, j’y suis parvenue »… C’était ça, ma petite voix dans la tête, les dernières années de notre fausse famille jamais parvenue à le devenir ! Ma petite voix me soufflait uniquement ça : « Seule, tu t’en sortiras mieux ! Seule, tu y parviendras ! ». J’ai repensé à cette pulsion, cette force brutale, la dernière, la seule, l’unique juste pour survivre ! A ma peur d’échouer, à ce moment-là. A ma peur de ne pas y arriver...

J’ai regardé ma fille danser, tenter de tourner dans le bon sens, tenter de suivre la musique et j’étais si fière d’elle. Si fière de l’aide qu’elle m’avait apporté pour retrouver l’envie de tout. Surtout l’envie d’être une mère vivante. Plus jamais une mère éteinte, une mère à moitié morte d’avoir trop enduré…

Et j’ai pleuré tout contre lui. Pleuré.

Je revoyais dans mes larmes les yeux de mes filles, lorsque dans ma prison, il n’y avait que là que je puisais l’énergie de continuer malgré l’enfer de ma vie de femme. C’est dans leurs yeux que j’ai puisé toute la force nécessaire. Des sanglots pour ne pas être seulement partie mais pour m’être guérie, pour avoir mené à bien ma renaissance et à celle de mes filles. Pour avoir retrouvé l’envie de vivre. L’envie d’aimer. L’envie de donner. L’envie de construire. L’envie de faire des projets et de bâtir malgré les peurs… Celles que je soigne encore et au bout desquelles je voudrais tant parvenir…

« Un nouveau pli qui se défait… » M’a dit mon amoureux au milieu de mes larmes.

Oui. Oui. Indéniablement, un grand pli. C’est un tel soulagement, aujourd’hui, de voir mes filles grandir comme je le voulais pour elles… Et de pouvoir leur rendre, maintenant, toute cette force qu’elles m’ont donnée pour leur permettre de grandir…

Avec une « définition » vivante des mots « famille », « donner », « aimer »… Un vrai exemple, quelque chose de suffisamment fort et stable pour les amener à doucement se construire elles-mêmes, aussi équilibrées que possible.


Désormais elles peuvent grandir, parce que je suis…

Parce que nous sommes.