Les Retraités du Plum’Art (4.5.6)

Publié le 30 mai 2009 par Sophielucide

4)Arrivés à hauteur de l’ancien potager dans lequel ne poussaient guère que des cucurbitacées aux formes explicites, Bill, nullement essoufflé entreprit son topo.

« - Faites le guet, Davidoviche. Nous n’avons que peu de temps ; commençons par synchroniser nos montres. Exécution ! Dix heures trente et une à la mienne, alors ?

-Attendez Bill et regardez-moi ! Je ne suis plus le Davidovich que vous avez connu, ne le voyez-vous donc pas ?  » fit-elle en dégrafant d’un geste expert son gilet.

-Pas le temps pour les conneries, décidément vous n’avez pas changé ! Depuis quand n’avez-vous pas foutu un pied au Plum’Art, au juste ? Avez-vous la moindre idée de ce qui s’y trame ?

-Il ne se passe plus grand-chose depuis l’ouverture d’établissements de la même obédience, je n’y vais plus, en effet, depuis un bon bout de temps…

-J’en étais sûr, et votre acolyte ?

-Idem.

-Faux ! Archi-faux ! Il vient chaque matin et chaque soir s’entretenir avec ce Zacktrompelamort.

-Etes-vous sûr de ce que vous avancez ? Ce sont de graves allégations….

-Il suffit ! Ai-je l’habitude d’égrainer des fadaises ? Je n’ai pas le temps de vous raconter le pourquoi ni le comment de ma présence ici, mais vos jours sont comptés si vous ne respectez pas scrupuleusement mes instructions

-Vous êtes venu me sauver ? Comme c’est romantique…

-Concentrez-vous un peu au lieu de divaguer. Nous ne sommes pas seuls, heureusement nous pouvons compter sur de solides appuis mais va falloir la jouer serrée.

-Que dois-je faire au juste ? Qu’attendez-vous de moi ?

-D’abord, et cela va de soi, ne rien dévoiler de ma véritable identité, je suis en mission commandée. Vous connaissez le commissaire Eifeilo ? Il est de notre côté et a pu, grâce à ses appuis bien placés m’ouvrir le dossier plus que chargé de cet ancien repris de justice qu’est le directeur…

-Quoi ? Je n’aurais jamais pu douter…

-Essayez de suivre au lieu de m’interrompre. Eifeilo, à cette heure est notre seul atout sérieux. Et de votre côté ?

-Pas grand-chose à dire vrai mais j’ai fait entrer ici un membre de ma famille. On pourra compter sur lui, sans aucun doute

-De qui s’agit-il ?

-Vernon Zola, mon filleul, un brave garçon, s’il en est et très doué.

-Au fait ! Davidovich, au fait ! Le temps presse vous dis-je. Il fait quoi ici, au juste ?

-Il est aide-soignant en attendant, mais vous verrez, un jour…

-Ah, je vois, un rigolo ! Je l’aborderai à l’heure du dîner, histoire de le sonder un peu. Personne d’autre ? Du côté des patients ?

-Les vieux ? C’est pas qu’ils soient méchants mais y’a rien à en tirer dans l’état où ils sont..

-Que savez-vous de ces sœurs jumelles ? Les deux Anne

-Pas grand-chose, elles se chamaillent tout le temps et nourrissent en secret le même amour démesuré pour votre pote Eifeilo…

-Ha ! Toujours aussi naïf ! Méfiez-vous comme de la peste de ces deux mégères, elles ne sont pas plus grabataires que vous ou moi. Je les soupçonne d’être des agents doubles

-Vous croyez ? Elles cachent bien leur jeu, alors ! Et pour quels comptes ?

-Secret Défense. AH, voilà votre associé qui sort, allez-y. Rendez-vous dans vingt-quatre heures, même lieu et surtout pas un mot de notre petite conversation, DAVIDOVICH ; au fait, munissez-vous d’une montre pour demain ; je crois que vous avez négligé bien des préceptes que je me suis tué à vous enseigner…

-J’aurais bien aimé savoir comment vous vous en êtes sorti, tout de même. Quand je pense que j’ai conservé votre médaille militaire…

-Ce sera pour une autre fois ! filez maintenant et revenez dans une tenue moins, enfin plus, bref, vous voyez quoi !

-En treillis, chef ?

-C’est malin ! Rompez ! »

5) Blabla titubait légèrement en quittant la pension ; Solu l’observa un moment avant de le rejoindre. Encore sous le choc de ces retrouvailles intenses, elle envisageait le traître avec un mépris qu’elle ne tenta pas de cacher :

« - Alors ? Le ZackMo a pas l’air d’aller mieux,et ce serait contagieux, on dirait..

-Tu n’as donc aucune pitié ! Il en bave, tu sais…

-Arrête ton baratin et raconte le deal

-Il se montre généreux ; pour ça, ne t’en fais pas. Mais c’est sérieux, cette fois…

-Ah, pas trop tôt.Tu trouves pas ça bizarre que ce rapiat allonge tant d’oseilles, combien au juste ?

-De quoi cesser une bonne fois pour toute cette collaboration forcée, le prix de la liberté. »

Le regard échangé fut long et sans pitié, digne d’être harmonicanisé par Ennio Morricone.Solu suivait le parcours de la sueur qui perlait le long des tempes de ce Judas et pour la première fois peut-être prit au sérieux les propos de Bill concernant son propre danger. Mais c’est qu’il s’apprêtait à l’éliminer, ce con ! Et pour du fric ! C’est elle qui baissa les yeux : inutile d’éveiller sa méfiance même si l’alcoolémie ordinaire ne laissait aucune chance à sa légendaire lucidité. Dans l’embrouillamis qui suivit, elle apprit le nom de la cible, monsieur William, qu’elle associa aussitôt au sergent Bill : fraichement arrivé, il avait payé en espèces un semestre à la Pension et ZackMo n’avait pu tirer aucun autre renseignement de ce sombre personnage. Il passait son temps à fouiner un peu partout; faisait parler le personnel et sympathisait avec le seul pensionnaire quelque peu prestigieux, le commissaire divisionnaire Eifeilo.Ce type voulait la peau de ZackMo qui se considérait en état de légitime défense. Blabla finit par sortir une belle liasse de billets verts ce qui clôt l’entretien matinal sur un sourire étincelant.

De son côté, Bill se marrait franchement de cette fulgurante transformationde l’adjudant Davidovich quand il croisa l’aide-soignant qui s’amusait à faire voler sa blouse blanche dans un pas de danse.

« -Jeune homme, sans doute pourrez-vous m’aider. Je ne sais plus où sont passées mes cannes, excusez-moi..

-Vous en faites pas, je vais vous trouver ça. Venez, vous allez m’attendre ici sur ce banc.

-Vous êtes bien aimable jeune homme. Dites, je ne voudrais pas abuser, mais vous n’auriez pas une cigarette ? J’ai laissé les miennes dans ma chambre. Fumons ensemble le temps de faire connaissance. »

A la fin de la conversation, les deux hommes se trouvaient sur la même longueur d’ondes en s’accordant sur le danger sous jacent et impalpable de cette atmosphère de plus en plus mortifère. Ils se serrèrent la main et ce n’est qu’arrivé sur le perron que Vernon se rappela qu’il avait oublié d’aller chercher les cannes. Il se tourna alors et éclata de rire en appréciant les pas de claquettes dansés par cet extravagant pensionnaire.

6) De retour au bureau, Blabla s’affala salement sur son fauteuil et cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que ses gras ronflementsfaisaient écho à l’antique frigidaire rempli de bières qui composait le seul mobilier si on exceptait la table de travail bancale. Solu essayait de réfléchir aux derniers événements qui chamboulaient ses idées reçues, ce qui la contrariait légèrement. Elle sortit alors la liasse de sa poche, compta les billets, s’amusa à en faire de petits tas réguliers, les jugea insuffisants et alla se servir dans la poche révolver de son odieux comparse, qui n’avait pas hésitéà monnayer sa propre vie. Puis ellejeta cinq Temesta dans la bouteille préférée de son alcoolique d’associé. Elle le connaissait par cœur le bougre, et savait que son premier réflexe au réveil serait de boire au goulot une large lampée de whisky, histoire de rafraîchir son haleine. Elle dépouilla le courrier, ce qui constituait sa principale tâche depuis des mois.De la publicité principalement mais aussi, comme tous les jours, une lettre anonyme.D’habitude, les deux associés passaient une bonne partie de la matinée à rire des haïkus que les ex-pensionnaires du Plum’Art s’entêtaient à leur envoyer, histoire de leur prouver leur bonne santé mentale et ainsi les narguer.

« Moka cassée

Tripes épurées

Poétiques diarrhées »

Elle émit un petit sifflement admiratif : pas de doute, les vieux étaient en pleine forme ! Elle rassembla les poèmes dans une chemise cartonné afin d’en faire part au sergent. Elle réalisait à peine que ces messages dont ils riaient bêtement devaient être codés : CQFD ! Le commissaire à la retraite pourrait sans doute apporter sa lumière à cette entreprise de Titan. Décidément, elle avait eu tort de prendre par-dessus la jambe cette poésie transcendantale. Bill ne se gênerait sans doute pas pour le lui faire remarquer. En attendant, il courrait le même danger qu’elle. Elle fit défiler les visages des retraités du Plum’Art, cherchant un début d’explication à cette tortueuse affaire.Le seul point commun de tous ces résidents, hormis leur délabrement psychique, résidait dans cette passion incompréhensible pour la poésie japonaise. Du chinois, en ce qui la concernait.

Il fallait qu’elle retourne sur les lieux du futur crime. Elle pourrait en savoir plus grâce à Air Nama, la cantinière qui travaillait dans les deux autres établissements gériatriques. Comment n’y avait-elle pas songé avant ?