Bouge de là (Notes sur un déménagement)

Publié le 05 juin 2009 par Stéphane Kahn

Un lundi soir. Mes VHS abandonnées dans la rue. Du côté de Vincennes et de Montreuil, comme chaque semaine ce soir-là, c’est la veille du ramassage des encombrants, et les glaneurs sont de sortie. Jusque tard dans la nuit. J’ai laissé les trois cartons ouverts exprès. Je ne peux pas juste les jeter. Je discute avec un curieux en descendant le dernier carton. Plus tard, du balcon, j’observe, c’est émouvant. Des gens passent, ne les regarde pas. D’autres se retournent, reviennent sur leurs pas. Les cassettes leur font de l’œil. Les jaquettes Télé K7 font le trottoir, aguicheuses, donnent l’illusion de boîtiers du commerce, d’originaux. Des centaines de films. Et, si je puis me permettre, vraiment pas de la merde. Que des copies pourtant. Avec de la pub au milieu, souvent. Mais, couchées sur bandes, des milliers d’heures de plaisir, de découvertes s’égrainant sur une petite douzaine d’années. Elles ont survécu au premier déménagement. Il y a neuf ans. Je n’avais pas encore, alors, de lecteur DVD. Là, ce n’est plus possible. Il faut faire de la place dans l’appart’ tout autant que dans ses souvenirs. Les originales, j’en ai gardé quelques-unes, d’autres, je les ai données. J’en avais de toute façon acheté assez peu. L’objet était moins tentant. Pas comme les DVD. Oui, avant on ne téléchargeait pas, on enregistrait à la télé, on se faisait des copies entre potes, on dupliquait les films qu’on louait au vidéo-club ou qu’on empruntait à la médiathèque… Je ne connais même pas l’état des bandes, je n’en avait pas regardé depuis des lustres. Mais je sais, pour chacune, où je l’ai enregistrée, quand je l’ai enregistrée. Elles moisissaient dans des cartons et, pour les plus chanceuses, sur des étagères depuis quelques années. Même la première d’entre toutes, cette 240 minutes enregistrée en période de fêtes sans doute au début des années 90 et rassemblant Errol Flynn en collants verts et le Monolithe kubrickien.

Mes cassettes, comme un itinéraire. De beaux souvenirs d’apprentissage.
Si d’autres peuvent s’en emparer avant le passage des poubelles, tant mieux… Avec elles, c’est un peu de ma cinéphilie qui s’en va… C’est pas grave…


Il y avait tant d’heures de musique, aussi, copiées sur bandes magnétiques...
"Et nos CD, alors, on les mélange ?"


Les sept étagères sont là, montées depuis trop longtemps. Les cartons scotchés depuis tout autant. Elle est bien trop longue, cette transition. Les cartons attendent chez moi. Les étagères patientent chez elle. Dans dix jours, on mélange. Dans dix jours, on déballe !
"De toutes façons, moi, le classement des CD, je ne m’en occupe pas". Eh bien, encore heureux ! En attendant, nos étagères rouges prennent bien la poussière sur leurs deux mètres de hauteur. Il est temps de les garnir, de mots, de notes et de musiques.


Mes potes, j’y tiens. Ils apprécieront qu’on ait déjà transporté, petit à petit, dans mon nouveau chez moi presque tous mes vinyles. Sauf qu’en vrai, ce n’est pas pour les ménager, c’est juste que je n’avais pas trouvé de cartons à la bonne taille… Eh oui…


À deux, nous avons quand même trois fois la B.O. de Saturday Night Fever en 33 tours. Ça fait six disques et douze faces… Mais comment on a fait ça, nous qui étions trop jeunes pour nous trémousser sous boules discos quand sortit le film de John Badham ?!


"Mais tu veux vraiment la garder ta lava-lamp ?"


Sea Change de Beck, Uh Uh Her de PJ Harvey, Dirty et The Destroyed Room de Sonic Youth, OK Computer et Kid A de Radiohead, Des visages, des figures de Noir désir, Faites vibrer la chair de Zone libre. Quelques doublons qui feront le bonheur des amis. Bizarrement, ce ne sont pas les pires horreurs de nos discothèques respectives que nous avons en double. Et Dieu sait si nous en avons des horreurs ! Enfin, moi, surtout…
Mais à quoi ça sert d’habiter désormais à côté de la Cigale, du Divan du Monde et de l’Elysée Montmartre si, depuis un an, presque tous les concerts que je vais voir se déroulent bizarrement au Bataclan ?!


D’ailleurs, il y a quelques heures, c’était Jarvis Cocker…


Le joueur d’accordéon, je l’aime bien quand c’est Yves Simon qui le chante. Par contre, l’entendre tous les soirs exécuter les mêmes airs pour les clients du café d’en bas, ça donne une furieuse envie de pousser le Marshall à onze… Mes nouveaux voisins m’adorent déjà…