Le café de la bienveillance

Publié le 05 mars 2009 par Camionneuse
Route I-70 Est, entrée dans l’Illinois. Le mardi 3 mars 2009.

Depuis 2 h 45 cette nuit, je suis installée aux commandes du camion. Richard est tombé dans la couchette pour dormir sa nuit pendant une partie de la journée. J’ai bien dû parcourir 500 kilomètres quand le soleil commence à m’assommer par le rétroviseur. Ce matin, il représente mon pire ennemi, il est trop fort et je n’ai qu’une envie : fermer les yeux pour ne plus le voir. Je lutte contre la fatigue, c’est difficile, j’ai des nanosecondes d’égarement, j’ouvre les fenêtres pour me réveiller et au même moment, je lis sur un panonceau qu’une aire de repos se trouve dans deux miles, coup de chance! Sortir au grand air à -12 degrés Celsius me fouettera un peu, parce qu’avec ce voyage, nous n’avons pas le temps de dormir : en moins de 55 heures on doit parcourir Montréal-Los Angeles, c’est le contrat et nous l’avons accepté.


À l’intérieur du bâtiment, se tient un homme bien portant et très soigné, mais c’est surtout son gobelet de café que j’ai remarqué, il se découpait trop bien sur sa chemise rouge. En revenant des toilettes, il était toujours là, debout, à boire son café. Je me suis dirigée vers la machine, j’ai regardé tout ce qu’elle pouvait offrir : espresso shot; dark roast coffee; chocolat; mokaccino; on peut même lui commander une triple dose. Comme si, en lisant les options et le mot « café » plusieurs fois de suite, mon corps absorbait assez de caféine pour vaincre le sommeil. Il en coutait seulement 50 cennes pour un petit café et je l’avais déjà choisi : un « dark roast » triple dose avec une part de lait. Mais peine perdue, je n’avais pas un rond, ni sur moi, ni dans le camion.


— A good hot coffee! Que j’ai entendu à côté de moi! C’était l’homme au gobelet qui buvait sa gorgée.


— Oh! Oui! Mais la machine ne prend pas les cartes de crédit!

Alors, il a mis les mains dans ses poches et m’a filé les 50 sous. Je n’avais pas la force de refuser.

— Oh! Merci! Merci beaucoup! Vous allez me sauver la vie! Lui dis-je, en élevant ses deux pièces de 25 cennes. Il avait dû voir à ma blancheur l’état de fatigue dans lequel je me trouvais. Je me suis promis intérieurement qu’un jour, je le rendrai au suivant.


J’ai sélectionné mon café, le gobelet est tombé et pendant qu’il coulait, il s’est approché pour me tendre sa boite de biscuits alignés en rang dans leur emballage de plastique.


— Take few.


J’en prends un.


— no, take two more! Insiste-t-il comme si j’allais mourir de faim.

J’en prends deux autres que je glisse dans ma poche de kangourou en me ridant les yeux et les commissures des lèvres d’une expression souriante pour le remercier.

Avec son café et ses biscuits, il s’en est retourné vers son camion. « Aaron » que c’était écrit sur sa portière et sa remorque.

J’étais stationnée juste à côté. J’ai repris la route avant lui tandis qu’il s’affairait à ses papiers. J’ai attendu qu’il lève la tête pendant que je passais devant son camion avant de mordre à pleines dents dans un de ses biscuits. Il a souri. Vanille, beurre et une pointe de citron ont envahi mon palais. Son café m’a tenue éveillée pour l’heure qu’il me restait avant de m’arrêter ravitailler le camion.

La journée peut commencer, encore une fois j’ai la preuve que l’humain sait être bienveillant. C’est ça qui rend heureux : mettre le doigt sur le brin d’humanité des Êtres qui nous entourent.