Réunion de parents

Publié le 29 septembre 2007 par Mirabelle
Mon cher Victor,
Ca y est. Elle est passée. Elle est ENFIN passée. Quoi donc ? Ma réunion de rentrée, pardi ! Ah oui... C'est la réunion où tu exposes ta façon de travail, le matériel de la classe, ton système de notation et tout le reste ? Oui. Mon dieu... Mais comment as-tu fait, ma pauvre enfant ? Tu étais si démunie avant-hier ! Comme qui dirait que j'ai dû me faire violence... Allez, allez, raconte tout ça au vieux Victor !

Comme tu peux t'en douter, à partir du moment où j'ai fait coller le petit mot d'information dans le cahier de liaison, je n'ai plus pensé qu'à ça. Vraiment. J'en rêvais la nuit. C'est tout toi, ça... Bref. Inutile de te dire que vendredi soir, entre 16 h 30 et 18 h, je ne faisais pas ma fière. Plus de salive. Des jambes en coton-tige. Une préparation que je ne parviens plus relire... Je range la classe en quatrième vitesse, ajoute des chaises, inspecte la disposition des classeurs dans l'armoire et... Et tu ouvres la porte ! Eh bien non, en fait, je n'ai pas eu besoin de l'ouvrir. Il était 17 h 55 et il pleuvait à seaux. Des parents sont donc entrés dans la classe, trempés comme des soupes. J'ai dit bonjour, montré aux géniteurs la place de leur progéniture, tenté de faire quelques petites plaisanteries mais je ne sens qu'une chose, une seule, une chose que les parents sentent tout comme moi : MA CRISPATION. Mon sourire est forcé. Je me sens raide. Les adultes arrivent au compte-goutte suivis par certains de mes élèves avec lesquels je me sens, bien sûr, nettement plus à l'aise.
A 18 h 05, je tente un timide : "Je vous propose de commencer, il est l'heure passée de cinq minutes.". Je ne sais pas si je fais bien. Je ne sais pas si je fais mal. Je ne sais rien du tout. C'est ma première réunion de parents. Je ne sais pas ce qu'il faut dire. Je ne sais pas ce qu'il faut faire. Je ne sais rien. Je repense à la phrase d'une collègue : "Une réunion de parents ratée peut te foutre ton année en l'air". Mirabelle ! Ne jamais penser à ça quand on entre dans l'arène, enfin ! Oui, ben, t'es bien gentil, Victor, mais ça ne se commande pas ! Que tu dis... Bref. Je commence à parler. J'ai besoin de mon papier. Je ne parviens pas un sourire. J'ai l'air trop sévère... Voilà ce que je me dis les cinq premières minutes. Et les cinq suivantes ?
Les cinq suivantes, je donne dans le genre paranoïaque. J'ai l'impression que les parents me lancent de drôles de regards. Goguenards, moqueurs, amusés, suspicieux. Je les regarde un à un et crains leurs jugements. Mais c'est toi la maîtresse de cette classe, Mirabelle ! Je sais. C'est plus fort que moi. Je parle, je parle, je parle. Peu à peu, la salive revient. J'ai peur de dire des bêtises : j'ai de moins en moins besoin de mon papier, je fais des gestes, je me décrispe. Eh bien voilà... C'est le métier qui rentre ! Si peu, si peu... Enfin. J'avais tout de même un semblant d'organisation, ayant écrit au tableau les points principaux abordés lors de cette réunion. J'ai montré rapidement les manuels, priant pour qu'on ne pose pas trop de questions sur eux : il aurait été trop terre-à-terre d'avouer "j'ai pris ceux-là parce qu'ils étaient dans l'école". Soupir.
Et finalement, la phrase qui redonne du souffle : "Vous avez des questions ?". Non. Personne n'a de questions. J'insiste, j'insiste. Et puis finalement un doigt se lève. Et puis deux. Et puis trois. Et puis quatre. Je ne sais plus combien. J'ai eu aussi des critiques (pour un parent je donne trop de devoirs, pour un autre, c'est "peu par rapport à l'enseignante de l'année dernière"). Une maman déplore que "Claudie n'ait pas eu ses affaires dans le cartable pour faire ses devoirs lundi soir", sous-entendu pourquoi-n'avez-vous-pas-vérifié-les-cartables. Bon. Je me retiens de dire que s'il fallait vérifier tous les cartables, je m'y prendrais dès 15 h 30 l'après-midi ! Et puis après tout, ils sont en CE2... Pas en CP ! Bref. A la fin de la réunion, des parents viennent prendre des nouvelles de leurs enfants. Je me sens nettement plus à l'aise quand il s'agit d'un face-à-face. Plus détendue. Plus souriante. Plus nuancée dans mes propos. Je propose à la maman du petit Hector, qui s'ennuie profondément depuis trois semaines, de lui donner du travail niveau fin-CM1. Je rassure celle du petit Grégory, qui a sauté son CE2 et qui suit parfaitement en CM1. J'explique le cas de la bavarde Lena à la mère de cette dernière, pour qui le caractère piapiateur de sa fille n'est pas une révélation.
Puis on me dit "Au revoir Madame, bonne soirée" et à 19 h 10, il n'y a plus personne. J'ai fait ma première réunion de rentrée. Elle ne s'est ni bien ni mal passée. Elle s'est passée. Elle est passée.