Magazine Humeur

# 65 — achille, ajax

Publié le 18 juillet 2009 par Didier T.

  Question ‘rodéo existentiel’, à 6 ans je culminais au top de mon top comme je l’ai rarement pratiqué depuis, toutes proportions gardées. Et rien, absolument rien n’aurait pu me laisser présager que je ne resterais pas l’Empereur de mon microdomaine jusqu’à cette ‘fin des temps’ dont j’ignorais la programmation. Autour de mon périmètre il pouvait se passer tout ce qu’on voulait, tant que dans le secteur les choses continuaient à marcher à ma baguette ce n’était pas un problème, et pas question que ça le devienne —j’étais au-delà, ou en deçà... pas concerné. Ma vie turbulait toutes voiles dehors, nirvana. Je donnerais tout pour retrouver mes 6 ans dans les conditions dont j’ai bénéficié, et rester bloqué dans ce segment pour le reste de mes jours.

  Bien sûr il fallait se taper les cours en classe, ces drôles de trucs chiants à apprendre par cœur sans qu’on se donne la peine de nous informer d’à quoi ça sert, les lettres, les chiffres. Pourquoi ils ne nous expliquaient rien, les grands, sur le but de tout ça?... on m’aurait donné le sommaire, j’y serais sans doute moins allé à reculons. Mais non. Ils nous laissaient pédaler le nez dans le guidon, les adultes, 2 + 2 = 4 et démerde-toi avec ça. Pourtant, quand on est petit on a besoin de savoir où on va, sinon on a autant de mal à y aller qu’un grand maintenu dans l’ignorance de son itinéraire —c’est pourtant pas compliqué à piger. Je n’ai jamais compris pourquoi dans toute l’école primaire il ne s’est pas une seule fois trouvé un pédagogue qui prenne cinq minutes pour nous exposer un minimum la raison de ces leçons qui s’empilaient les unes sur les autres sans logique ni objectif à nos petits yeux. Ça aide, quand même, un peu de clarté, un peu de ‘panorama général’, ça peut motiver. Les grands, ça ne leur aurait pourtant pas coûté très cher de nous expliquer que c’était des outils pour plus tard. Faut croire que ça leur semblait superflu. Ils préféraient segmenter à l’infini, comme on dit, ils avaient dû lire trop de bouquins écrits par des crânes d’œuf spécialistes de l’âge tendre théorisé, des professionnels qui avaient oublié leur propre enfance —à se demander s’ils en avaient vécu une. Alors je subissais cette incompréhensible eau tiède de tous les jours en fournissant mon minimum syndical pour qu’on me lâche la grappe, et après j’allais jouer, surtout aux billes, où je me comportais comme un respectable prédateur de préau —beau joueur, certes, mais sans état d’âme, à dépouiller mon prochain dans les règles de l’art, y compris les ‘plus petits que soi’ qui en ont coulé des larmes pendant que mes poches s’alourdissaient de petites boules de verre, de porcelaine, de terre ou de plomb. Hé, c’est la vie.

# 65 — ACHILLE, AJAX

  Quand j’ai besoin ou envie de me réinjecter dans les veines l’intensité révolue du présent solaire de mes 6 ans, plus que des images ce sont des sons anachroniques qui me remontent en tête.

  ‘Osez Joséphine’, 1991.

  Cette chanson, je l’ai entendue pour la première fois dans l’histoire de mes oreilles sur une radio dans une cellule de maison d’arrêt, puisqu’alors je dormais à l’écart des tentations —une ‘erreur judiciaire’, évidemment. De derrière mes barreaux j’ai monté le son au maxi, c’était un ‘pitite pohoste’ de rien du tout alors ça crachouillait grave mais j’ai écouté avec attention monsieur Bashung, notre Bob Dylan à nous, “à l’arrière des berlines, on devine...”. Moi qui l’associais à la liberté que l’on se donne en douce un peu au-delà des limites que l’on nous impose pour notre bien et celui d’autrui, Bashung, ça me faisait bizarre d’entendre une nouvelle chanson de lui en étant bouclé comme le dernier des nazes qui s’est fait choper comme le dernier des glands dans une équipée perdue d’avance —mais bon, pas le choix, question de dignité. Et quand il en est arrivé à ce couplet:

  “À l’arrière des dauphines

  je suis le roi des scélérats

  à qui sourit la vie”

eh bien dans les quelques mètres carrés à quoi se résumait alors ma ‘vie sociale’, sans avoir besoin de chercher je me suis revu tel que j’étais sur la photo de classe de CP, debout au premier rang dans mon froc en tergal tout crasseux, léger pull jaune, kickers râpées, cheveux longs, petite bouille angélique de blondinet, regard impatient que se termine la prise de vue... et pour cause, mes poches étaient chargées de marrons, tout ce que je n’avais pas eu le temps de balancer sur la tronche de ce coyote contre qui j’étais en guerre depuis des semaines. L’instit’ était venue me chercher pour la photo pendant que je le caillassais de marrons à bout portant, cet ennemi à terre qui se tenait la tête dans les mains. Quand elle nous avait vu, elle avait couru en criant des “encore ces deux-là! mais c’est pas possible! mais c’est infernal! mais ça finira jamais!”. Alors pendant qu’elle m’engueulait j’avais remballé mes derniers marrons dans les poches et je l’avais suivie, obligé, sous peine de passer une heure au piquet comme ça m’arrivait un peu trop souvent à mon goût. Donc sur la photo de CP on voit mes poches bombées de marrons et mon regard fixe de mec qui pense à autre chose en attendant que ça se termine —car je m’en souviens de ce que j’avais en tête au moment où le petit oiseau tardait à sortir, “il va se dépêcher un peu avec son appareil photo, j’ai pas que ça à faire”.

  “Marcher sur l’eau

  éviter les péages

  jamais souffrir...”, que ça résonnait dans ma prison 17 ans plus tard. Ah, “éviter les péages”... raté pour cette fois, prenons-en de la graine en faisant péter une Ricoré au thermoplongeur, et ensuite une branlette et au lit —quelle misère temporaire pour un jeune vigoureux de 23 ans.

  Après la photo de CP j’ai tenté de retrouver mon client, pour finir mes marrons. Il était parti se réfugier dans une classe avec des adultes autour, cette omelette qui méritait de faire pipi assis —selon nos critères de l’époque. Tu ne perds rien pour attendre, couille molle, on se reverra. Ah oui, c’était la guerre totale entre ce mec et moi, je crois que je n’ai jamais autant haï quelqu’un de toute ma vie, pas même Tatard. Incomptable, le nombre de fois où on s’est foutu sur la tronche, avec les instits qui venaient nous séparer dans la cour pour nous punir, comme si on ne s’était déjà pas assez punis nous-mêmes, comme si en rentrant à la maison il n’allait pas encore falloir expliquer à môman pourquoi on revient avec le ticheurte à moitié déchiré, des cheveux en moins, la tronche griffée et le froc ruiné. Ah... Mais bon, je m’en foutais des reproches, des sermons, des punitions, tout ça. La seule chose qui m’importait c’était de délater la gueule de mon adversaire intime, sans trop morfler moi-même. Je ne me souviens même plus de comment ça avait commencé notre bataille de Verdun avec morve au nez —trois fois rien sans doute, l’assassinat d’un archiduc François-Ferdinand de bac à sable, des histoires de mômes. Et tant pis si dans nos confrontations je douillais pas mal aussi, des fois, parce qu’il était dur, il ne se laissait pas faire, il savait se montrer tordu, surprenant, vicelard dans ses offensives, ravageur dans ses replis, c’était un sacré adversaire, on se détestait autant qu’on se respectait —le premier des deux qui se retrouvait en infériorité passait un sale moment dont on ressort avec les roustons endoloris en essayant de conserver bonne figure, “même pas mal!!!”. Notre haine était réciproque et ça décuplait ma hargne ainsi que la sienne, ça nous obligeait à trouver des pièges à con, des sournoiseries pour niquer l’autre par derrière, des combines de plus en plus sophistiquées, de plus en plus méchantes, dangereuses. 

  À un moment on a pris conscience que ça commençait à devenir... délicat aux yeux des adultes, qui nous regardaient parfois en plissant un peu trop le front. Dans notre adversité on a alors compris que si ça continuait comme ça, bientôt on allait s’occuper de nous en haut lieu. D’un commun accord, on a d’un coup cessé d’agir à l’école. On ne voulait plus de témoins, et surtout pas de grandes personnes. C’était devenu une affaire entre lui et moi, point. Un combat à mort. Alors partant de là, à l’école on se méprisait, on ne se regardait plus. Plus un mot, plus un geste. Les instits ça leur convenait, l’Ordre et la Sécurité étaient revenus, un relatif calme dans leur cour de récré où qu’on se contentait désormais de ‘bêtises acceptables’ entre deux ratissages de billes à portée. Les grandes personnes devaient penser que ces enfantillages bastonneurs entre deux teignes avaient pris fin aussi mystérieusement que ça avait commencé. Mais en dehors de l’école, par contre, nous, on se donnait rendez-vous au P’tit Bois. À l’abri des mauvais regards moralisateurs, on y pratiquait des duels où chacun amenait ses armes secrètes, ses dernières trouvailles castagneuses. C’était violent, ça, plus d’une fois lui comme moi sommes rentrés un peu amochés, le nez qui saigne, un pied écrasé, les genoux bigornés, la joue zébrée d’un coup de bambou, des orties dans le slip, les oreilles rouge vermillon, la lèvre enflée. Et le lendemain à l’école on continuait à s’ignorer, histoire que les adultes restent à leurs places où on les trouvait si bien dans leurs rôles. Et le mercredi suivant on remettait ça, loin du monde, en tête à tête au P’tit Bois, dans la furie à deux.

  Ça a duré des semaines, les duels. Ça commençait à prendre des proportions qui auraient dû m’alarmer, Stéphane. Mais c’est la haine mutuelle qui commandait, rien à y faire à part alimenter. Des mecs de 6 ans, pire que les O’Hara et les O’Timmins. Même qu’une fois il a failli m’étrangler avec du câble électrique —heureusement que j’avais des coudes et lui des côtes, mais mort de rage j’en fus bon pour porter des ticheurtes à col haut pendant 3 semaines en plein été, la honte totale. Et la fois d’après ça lui a coûté une dent de lait, des heures sup’ pour la petite souris.

  Pendant plusieurs semaines je n’ai quasiment plus pensé qu’à ça, les duels —et c’était sûrement pareil pour lui. Obsession. On était à force à peu près égale et à hargne comparable, ça n’incite pas à l’armistice.

  Un jour, tout ça s’est terminé.

  D’un coup.

  Au P’tit Bois, un mercredi.

  On s’était donné rendez-vous, comme d’habitude.

  J’étais venu en vélo, lui aussi.

  Pas de témoins, normal.

  Pour cette session j’avais préparé un gun un peu spécial dont j’étais très fier, une ‘super arme secrète’ avec du fil de fer barbelé et des hameçons qui voltigeaient au bout de leurs fils, matériel que j’avais piqué à mon grand’père —un des meilleurs pêcheurs de truites de la région.

  J’y suis allé de toutes mes forces, je ne me rendais pas compte.

  Ça me poursuivra jusqu’au cercueil.

***

Le 14 août, une étude sociologique à peu près objective... où les dentiers se ramasseront à la pelle.

Publié par les diablotintines - Une Fille - Mika - Zal - uusulu

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