Cinq minutes

Publié le 31 août 2009 par Anaïs Valente

On dit qu'il ne faut que cinq minutes pour prendre la décision irrévocable de se suicider.  Et qu'il suffit qu'une toute petite chose se produise durant ces cinq fameuses minutes pour que la pulsion morbide soit interrompue.

***

Aujourd'hui, Nathalie a cinquante ans.  Enfin elle les aura ce soir, à 23h43 précises, si du moins son extrait d'acte de naissance est conforme à la réalité.  Ça fait un bail qu'elle appréhende ce cap, qui résonne en elle comme un couperet fatidique : cinquante ans, la fin de tout.  Surtout, la fin de l'espoir.  De l'espoir en un avenir plus rose, fait d'amour et de jolies choses.  Elle aime quand ça rime.  Quand ça rime, ça fait poésie, et ça la fait rêver.  Mais sa vie n'est pas rose.  Et elle n'est pas faite de jolies choses.  Sa vie est banale.  D'une banalité aussi affligeante que son corps rondouillard, ses yeux marronnasses, ses cheveux raides, sa voix sans charme, et même son prénom, tellement banal que dans sa classe, lorsqu'elle était adolescente, elles étaient quatre à le porter, ce prénom.  Elle est banale, Nathalie, comme sa vie, tout simplement.

Ce matin, elle s'est levée en ne voulant pas y penser, à ce cinquantième anniversaire et pourtant elle ne pense qu'à ça.  En se regardant dans la glace pour chercher une différence qu'elle ne trouve pas, elle pense à son anniversaire.  En buvant son café tiédi par le lait écrémé, elle pense à son anniversaire. En donnant le « mou » à son matou Isidore, elle pense à son anniversaire.  Dans le bus aussi.  Et en arrivant au magasin, où personne ne l'attend pour lui sauter dessus en hurlant « happy birthday », un gros bouquet de fleurs à la main.  Pourtant il est noté sur le calendrier, son anniversaire, mais elle fait partie des meubles, après trente ans de carrière.  De toute façon, ça doit bien faire quinze ans que plus personne ne le lui a souhaité, aussi bien au bureau qu'ailleurs.  Depuis qu'elle a perdu ses deux parents, en fait.  Quand on perd ses parents, on n'est plus l'enfant de personne, c'est clair et net. 

Elle essaie de se convaincre que ça l'arrange que personne ne lui dise rien.  Que tout ce qu'elle désire c'est que ce jour soit une journée comme les autres.  Que son patron ronchonne comme chaque matin sur le volet qu'elle ouvre trop lentement.  Que sa collègue arrive en retard et de sale humeur.  Une journée comme les autres, c'est ce qu'elle voulait.  Pour ne pas y penser.  Ne pas se pencher sur ces cinquante dernières années.  Un beau gâchis, qu'elle ne conterait à personne pour tout l'or du monde.  A quoi bon ?  Elle ne veut pas faire pleurer dans les chaumières.  Et puis elle a déjà tenté de parler de ce qu'elle ressent, quelquefois.  De ce vide intersidéral en elle, de ce manque absolu, de ce creux au fond de son cœur qu'elle voudrait tant combler, un jour.  Qu'elle tente de combler, depuis tant et tant d'années.  Les réponses sont toujours identiques « mais t'as tout pour être heureuse, une jolie maison, de l'argent, t'es encore  ( !) jeune, arrête de te lamenter, prends ton destin en main, arrange-toi un peu, mets-toi en valeur, profite de la vie ».  Alors, depuis, elle se tait.  Oh, c'est vrai, ses parents lui ont laissé une jolie maison, dans laquelle elle a passé son enfance, et dans laquelle elle finira ses jours.  C'est vrai aussi qu'elle ne manque pas d'argent.  Mais elle ne le dépense plus.  Elle ne trouve plus l'utilité de s'acheter de jolies tenues de la collection 2009 qui la boudineront tout autant que celles que contient déjà sa garde-robe, datant de 2008, 2007, et de toutes les années qui précèdent.  Elle ne se maquille plus depuis qu'elle a remarqué que le rouge à lèvres « filait » dans les ridules situées au-dessus de sa lèvre (ses cratères, diraient les mesquins), la faute à quatorze ans de cigarette.  Elle ne s'est jamais beaucoup maquillée, même à l'époque où les oies n'avaient pas encore posé leurs pattes au coin de ses yeux.  Mais il fut un temps où elle s'arrangeait un peu.  Là, elle n'en a plus la force.

Elle a juste la force de survivre au train-train quotidien : métro, boulot, dodo.  Et même, il s'en faudrait de peu certains jours où elle se sent plus fragile, comme aujourd'hui.

Aujourd'hui, les clients l'énervent, avec leurs désidératas saugrenus : « vous auriez la même paire, mais en chocolat au lieu de marron ? », « est-il possible d'acheter une botte en 38 et l'autre en 39, j'ai le pied gauche plus long que le droit ? », « on peut payer en trois fois ? », « je préfère être servie par votre collègue, là-bas, elle connaît mieux mes pieds ».  Oui Madame, non Madame, merci Madame, bien entendu Madame, cela va de soi Madame, au revoir Madame... elle s'entend réciter sa leçon, comme un gentil petit soldat qu'elle a toujours été. 

La journée passe, et Nathalie a en permanence cette petite voix en tête « à 23h45 tu auras 50 ans, à 23h45 tu auras 50 ans, qu'as-tu fait de ta vie ? Hein, qu'as-tu fait de ta vie en bientôt 50 ans ? »  Elle chasse cette petite voix et se concentre sur sa tâche, jusqu'à l'heure de la fermeture de la boutique.

En soupirant, elle salue patron et collègue et s'en va d'un pas rapide.  Elle veut éviter qu'on lui demande ce qu'elle compte faire ce soir.  Elle ne compte rien faire. 

Elle monte dans le bus 109 qui, après avoir traversé l'artère commerçante, la déposera à quelques mètres de sa maison deux façades, dans une petite rue fleurie où les chats ont bon vivre. 

En attendant que le bus démarre, Nathalie pense à la soirée qui s'annonce.  Malgré tout, pour marquer le cap, elle a acheté une cassolette de scampis à l'ail.  Surgelée.  Et un gâteau au chocolat.  Pour une seule personne.  Un gâteau sur lequel cinquante bougies ne tiendraient pas, et c'est tant mieux.  Ce soir, elle fera une petite flambée dans la cheminée et dégustera son repas avec Isidore.

Elle tourne la tête et surprend son reflet dans la vitre du bus.  Son regard lui semble tellement vide, sa peau tellement flétrie, que la perspective de ce repas en seule compagnie d'un chat vieillissant lui semble soudainement insurmontable.  Cinquante ans, normalement, ça se fête.  Avec ses enfants, son époux, ses parents ou son amant, peu importe, mais ça se fête.  Pas avec un chat.

Elle prend alors la décision la plus simple de son existence.  Elle ne mangera pas ses scampis.  Elle ne mangera pas son gâteau.  Elle va manger les cinquante petites pilules blanches contenues dans sa pharmacie, souvenirs d'une phase où elle ne parvenait plus à trouver le sommeil et où son bon médecin lui avait proposé un traitement de choc pour y remédier.  Traitement qu'elle n'avait jamais pris, préférant se contenter d'une ou l'autre tisane.  Un bref instant, elle songe à Isidore. Que deviendra-t-il ?  Mais sa décision est prise, et elle lui semble tellement libératrice, comme si c'était la seule chose à faire, que le chat passe au second plan. 

Elle se sent soulagée.  Elle n'aura jamais cinquante ans, finalement.

Elle pousse un long soupir, comme si enfin, contradictoirement, la vie était belle.

Puis elle attend que le bus la ramène chez elle. Elle est impatiente maintenant, il faut qu'elle en finisse, et vite.

Le bus entame son parcours et Nathalie sourit.  Elle sourit car elle sait que dans peu de temps, elle échappera à cette vie qui ne la satisfait plus.  Elle sourit d'avoir trop attendu.  Elle sourit de cette échappatoire qu'elle a trouvée.  Un pied-de-nez à dieu, même si elle ne croit en aucun dieu. 

Elle sourit.

Et tourne la tête.  Son regard est attiré par l'affiche du film « Le hérisson ».  Avec Josiane Balasko.  Enfin sorti.  Ça fait un bail qu'on l'annonçait, ce film.  Sans vraiment savoir de quoi il en retournait, elle avait envie de le voir, car le personnage joué par Balasko lui rappelait un peu sa vie.  Un petit pincement au cœur : elle ne le verra jamais.  Tant pis, c'est la vie.

Tant pis ?

Juste avant que le bus ne quitte la rue commerçante, elle demande à descendre, sur un coup de tête.  Une pulsion irréfléchie.  Elle change tous ses plans.  Elle marche d'un pas vif, elle court presque, jusqu'au cinéma, se rue dans la salle obscure, sans un regard pour l'hôtesse qui déchire son ticket et empoche le pourboire.  Elle s'installe et attend que « Le hérisson » commence.  Elle n'en peut plus d'attendre.  Comme si son existence entière en dépendait.  Après les lancements, après les publicités, le film commence enfin.  Et il est beau.  Magnifique.  Une gamine suicidaire d'une intelligence incroyable.  Une concierge dont la carapace semble impossible à casser.  Un nouvel occupant qui va changer la donne.  Josiane Balasko, Madame Michel, est parfaite.  Nathalie se rappelle avoir été comparée à elle, il y a des années déjà.  Elle ne l'a jamais oublié.  La gamine, Paloma, est émouvante et tellement consciente de ce qui l'attend.  Trop, sans doute.  Monsieur Kakuro Ozu est beau, tout simplement.  Tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. 

Nathalie pleure.  Elle pleure beaucoup durant la séance.  Elle pleure sur l'histoire, bien sûr, mais aussi sur sa propre histoire.  Sur sa vie.  Sur son anniversaire.  Elle évacue, comme si des années de larmes franchissaient enfin le seuil de ses paupières.   Elle rit aussi.  Elle est émue.  Elle aime ce film.

A la sortie du cinéma, là où l'hôtesse vend popcorn et sodas, elle remarque une pile de « l'élégance du hérisson ».  Elle s'avance et l'achète, puis quitte les lieux. 

Il fait frais, même si la nuit n'est pas encore tombée.  Cela ne saurait tarder.

Dans le bus 109 qui l'emmène enfin vers son logement, Nathalie tient précieusement l'ouvrage neuf, se réjouissant du plaisir qu'elle va avoir à le lire, à décalquer les personnages vus sur le grand écran sur ceux décrits sur papier, à en apprendre plus sur eux, car dans les livres, il y a moult détails supplémentaires.  En rentrant, elle va réchauffer ses scampis à l'ail et les partager avec Isidore.  Puis elle mangera son gâteau d'anniversaire pour une seule personne.  Elle parcourra quelques pages avant de s'endormir.  Et demain, c'est samedi.  Alors demain, elle lira « L'élégance du hérisson », au finish.

Demain...

Demain est un autre jour, comme disait... on s'en moque, l'essentiel c'est qu'elle l'ait dit. 

Nathalie sourit.

Une affiche de cinéma.  Pour décider.  Décider de ne pas décider.

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On dit qu'il ne faut que cinq minutes pour prendre la décision irrévocable de se suicider.  Et qu'il suffit qu'une toute petite chose se produise durant ces cinq fameuses minutes pour que la pulsion morbide soit interrompue.