Des cailloux – partie 04

Publié le 25 septembre 2009 par Eleken

La morgue était basse de plafond. Les murs de pierres épais étaient recouverts de chaux blanche. Le corps du libraire reposé sur une table de bois. Son abdomen était déjà ouvert et le légiste avait terminé quand Lornbeck était arrivé sur place.

« Tenez donc inspecteur, vous avez raté les hors-d’œuvre », lança le légiste Waslerd à l’arrivée tardive de Lornbeck.  Carl Waslerd était l’un des rares hommes de Londres à apprécier Lornbeck. Ils étaient même sortis ensemble  à l’occasion boire quelques whiskies. Ce que Waslerd appréciait chez le gros bonhomme était ce que les autres lui reprochaient. Un être taciturne et mordant à l’intelligence acide et la répartie brûlante. Lornbeck appréciait d’autant son interlocuteur par la nature et la qualité de son travail. Il appréciait aussi que, contrairement à la plupart de ses collègues, ce dernier ne semblait jamais le prendre de haut. Il ne se souciait pas de son apparence ou de ses vices et appréciait simplement l’esprit qui lui faisait face.

« Désolé Carl, j’ai du mal avec mon foie ces derniers temps. Qu’avons-nous dites moi. » Le légiste regarda Lornbeck une seconde de trop. Il ne voulait pas montrer de la compassion pour l’inspecteur, il savait qu’elle ne serait pas appréciée, mais il avait de la tristesse pour cet homme qui, selon toute vraisemblance, ne passerait pas l’année. Il voyait à son teint cireux et à sa respiration essoufflée que son corps était épuisé.

« Et bien inspecteur, je n’ai pas grand-chose pour vous malheureusement. » Waslerd n’appelait jamais Lornbeck par son prénom, il savait que cela l’irrité. Il avait cru comprendre qu’il avait hérité ce prénom de son père défunt avec lequel il n’était pas en bon terme. Il n’était jamais allé à oser demander pourquoi, aussi, quand il ne l’appelait pas par son nom, il disait simplement inspecteur.

« L’identité de l’homme est certainement la bonne. Il a l’âge et la corpulence décrite correspondent pleinement. La strangulation est bien la cause de la mort même s’il y a un point intéressant sur lequel je vais revenir juste après. Lornbeck leva un sourcil. La strangulation donc, a entraînée la mort par suffocation comme l’a confirmé l’état des poumons. Par contre elle n’a pas était franche. Celui qui l’a pratiqué n’était soit pas très fort, soit pas très décidé, c’est impossible à dire. Peut-être une autre femme. Il y avait d’autres traces laissé par le meurtrier. Enfin pas grand-chose, des trace de boue noire mêlée à la plaie et sur les épaules. Celui qui a fait ça avait les mains sales. C’était une boue sale et très humide comme on en trouve un peu partout sur les bords du fleuve. Honnêtement cela me fait penser à un crime de vagabond comme j’en vois des dizaines chaque année. »

Lornbeck accueillit cette nouvelle avec circonspection. Cela ne cadrait avec ses impressions. Il ne garda de reprendre Waslerd, ne voulant pas le froisser dans son professionnalisme mais il était certain à cet instant que le légiste se trompait.

«  Sinon, il y a le fait que notre homme allait mourir de toute façon. »

Cette fois l’étonnement de l’inspecteur fut beaucoup plus perceptible. « De quoi donc ? » questionna Lornbeck.

« Et bien l’état de déshydratation du corps et les sels retrouvaient dans ses intestins indiquent une forme de choléra. Par contre, et je ne sais pas si cela à un intérêt pour l’enquête, la contamination n’a pas l’air récente. Normalement, vous le savez peut-être, le choléra tue en quelques jours, principalement du fait de la déshydratation. Ici, les effets ont semble-t-il étaient limités mais sont a un état très avancé. Il s’agît peut-être, Dieu nous en garde, d’une nouvelle forme de cette maladie. Je pense que cet homme était malade depuis des semaines. Peut-être des mois. Ses organes sont dans un état effroyable. Je pense qu’il n’en avait plus que pour quelques jours. Il devait hurler de douleur à chaque fois qu’il allait se soulager. Cela peut aussi indiquer qu’il ait séjourné dans un milieu contaminé et qu’il ait bu de l’eau croupie provoquant de multiples infections successives. »

Lornbeck se mit à réfléchir à toute allure. Cela n’était probablement rien mais il y avait peut-être une concordance à ne pas écarter. Le libraire souffrait ou avait souffert du cholera de manière chronique. Celui ou celle qui l’avait tué avait les mains couvertes de boue. Cela ne ramenait à un point d’eau croupie. C’était probablement une pure coïncidence et la boue n’avait pas le moindre rapport… mais si cela avait un rapport ? La tête de l’inspecteur bouillonnait d’images diverses. Son esprit cherchait une solution. La Tamise était très polluée. Le cholera n’était pas très ancien dans la ville. Pourtant, il faillait que la solution fut plus simple que des kilomètres de berges sans rapports. Les égouts. Depuis plusieurs années, la ville faisait construire un réseau d’égout sous la ville. Ils étaient encore en travaux mais une partie était déjà active. Et que trouve-t-on dans les égouts si ce n’est une eau impropre et chargée de maladies. Il sentait là une solution correcte. Pas une simple déduction, mais quelque chose qui faisait que son instinct plantait ses ongles dans sa conscience pour lui hurler la bonne réponse. Cette affaire avait certainement trait aux égouts. Quelqu’un qui travaille à la construction de ces égouts. Le problème c’est qu’il avait des kilomètres d’égouts et des centaines d’hommes y travaillant. Ça, le train souterrain, Lornbeck ne serait pas surpris si un jour la ville s’effondrait sur elle-même. Il lui faudrait réunir d’autres éléments s’il voulait trouver une issue au problème dans les délais dont il disposait.

« Je ne sais pas, en effet si cela apportera du neuf à l’enquête mais c’est un piste à considérer. Merci pour cette analyse Carl. Je vais me rendre chez cet homme tout de suite. Je prendrai garde de ne pas boire l’eau de son puits » conclu Lornbeck avec un sourire complice pour son ami que ce dernier lui rendit.

« Au plaisir inspecteur, à bientôt » lança d’un ton volontairement détaché Waslerd. Dieu seul savait s’il reverrait le gros bonhomme de son vivant.

Lornbeck héla un énième fiacre. Bien sûr il détestait ce mode de transport incommodant pour son état, mais il n’était pas capable par lui-même de faire les deux kilomètres qui le séparait de la maison du libraire. Trois jours avait dit Haustatsh. Il ne lui en restait que trois pour comprendre ce qui était arrivé à sa femme et coincer le meurtrier du petit homme. Il rajusta son pantalon dont la ceinture le serrait trop et lui cisaillé le ventre de douleur puis s’assit lourdement sur le petit strapontin de bois en indiquant l’adresse au cocher.

***

Asling McDigger creusait la terre et le roc depuis près de cinq heures déjà.  C’était un irlandais pur souche de forte charpente qui ne craignait ni la maladie ni les malfrats. Sa pioche s’abattait en cadence depuis l’aube, occupé à creuser un nouveau tunnel pour l’écoulement des eaux de la ville. Ce travail souterrain était dur mais le mieux payé qu’il est pu trouver ici avec ses cheveux roux. Les anglais ne sont pas prompt à embaucher un irlandais, surtout de cette carrure et avec ce regard. Il détestait son chef, un anglais fainéant qui leur donnait des ordres comme à des chiens. Le jour où il partirait d’ici il s’était promis de lui arranger le portrait. Pour le moment il subissait en silence. D’autant plus qu’il avait toute les peines du monde à repérer facilement son outils chaque matin. Il avait en effet hérité du mal de son père. Il ne voyait pas les couleurs. Seulement la lumière. Par contre il voyait bien mieux la nuit que quiconque. Le problème était que son outil portait un fanion rouge comme on lui avait dit. Heureusement il y avait Russel. C’était un jeune homme qui avait compris son embarras sans poser de question. Et chaque matin, le gamin indiquait au grand roublard quel outil lui était affecté dans l’équipe. Par chance aussi, c’était presque toujours une pioche.

A cette heure, les autres venaient d’arrêter pour prendre une pause. Asling voulait finir son travail continuait encore quelques minutes préférant écourter sa pause. Quand il eut finit de donner des coups de pioche, il s’épongea le front du revers de la main et se mit en route vers la sortie. Avec tous ces tunnels qui s’entrecroisaient, les égouts commençaient à ressembler à un labyrinthe et s’il ne les avait pas creusé lui-même Asling aurait sans doute eu peur de s’y perdre. Il avait déjà fait la moitié du chemin quand il déboucha dans un tunnel secondaire menant le plus directement au jour. Il perçu un léger bruit d’éboulement derrière lui et se retourna. Il vit ce qu’aucun autre n’aurait vu. La silhouette d’un enfant. Peut-être douze ans à tout vendre, debout dans le tunnel. Il portait un pantalon de toile sale à bretelle et rien pour couvrir son torse frêle.  Il s’enfuit. Asling l’appela.

« He ! Le môme ! C’est dangereux là-dedans ! Ais pas peur, viens avec moi ! »

Mais le gamin ne ralentit pas est tourna dans un autre tunnel. Asling le regarda s’enfuir sans arriver à bouger, incertain de la démarche à adopter. Devait-il aller voir les autres et les prévenir ou ne rien. Après quelques secondes, il se mit en charge de poursuivre le gamin en jurant. Il ne voulait pas d’une mort pour hanter ses nuits.

***

Lornbeck descendit lourdement du fiacre et, pendant quelques secondes, crut ne jamais pouvoir tenir sur ses jambes. Le cocher lui demanda s’il avait besoin d’aide. Le gros bonhomme lui répondit de s’occuper de son travail et de chercher un nouveau client. Le cocher parut un peu choqué de cette réponse, puis repartit, un peu trop vite. L’inspecteur pris le temps de souffler un peu avant de se redresser complètement. La douleur commençait à se calmer. Il avait des doutes maintenant. Sa quête était-elle vraiment justifiée ? Il n’éprouvait même plus du chagrin, plus de colère. Là où il était, il avait simplement mal. Il avait envie d’en finir. Il se retourna.

La bâtisse était noire et menaçante sous le ciel épais et lourd.  Et semblait regarder l’inspecteur avec hargne, l’invectivant à oser pénétrer dans ses deux étages. Les fenêtres étaient poussiéreuses, habillaient de rideaux noirs. Les passants n’étaient pas nombreux. Aucun n’était du même côté de la rue que lui.

Lornbeck remarqua tout de suite ce qui clochait sur la façade. Il prit le temps de bien peser la question avant de s’engager sur les marches du perron.

La porte était entrouverte.

— Eleken,
bon j’écris mais où est mon coup de fil !?