« Monseigneur Lefebvre ? On le poussera au schisme ! » (11)

Publié le 09 octobre 2009 par Hermas
La difficile Année 1972

Les délibérations du Conseil des professeurs, et les paroles de Mgr Lefebvre auraient dû rester strictement confidentielles, dans le cadre des professeurs. Mais des indiscrétions filtrèrent, notamment par M. l’Abbé Gottlieb.

Mon intervention aux déclarations de Mgr Lefebvre fut vite connue, et tomba dans les oreilles complaisantes de ceux qui étaient « pour la ligne dure », « pour la lutte à outrance » contre l’Eglise de France supposée hérétique, et dont certains se voyaient déjà les futurs Evêques restaurateurs de « l’Eglise de toujours » en France. Plusieurs avaient déjà (!) le Rituel de Consécration des Evêques.


La rentrée nombreuse du début d’octobre 1972 avait en effet apporté un changement très important dans l’état d’esprit serein et équilibré des deux premières années, avec notamment l’arrivée d’éléments plus âgés, durs, rigides, intransigeants. Il y avait un ancien militaire de carrière, Bernard Waltz, âgé de 43 ans, Jean-Claude Poulet, Jacques Seuillot, Donald Sanborn, Edward Black, un anglais venu avec les cheveux tombant sur les épaules. Mgr Lefebvre, ne voulant pas le faire, m’avait chargé, après plusieurs semaines, de lui demander de se les faire couper. « Jamais je ne vous pardonnerai ce que vous m’avez fait faire, j’ai fait un péché mortel contre la charité à cause de vous : c’est une atteinte à ma personne ! »  Et d’autres encore, dont j’ai oublié les noms mais pas les visages.

Il y avait aussi deux Allemands à propos desquels Mgr Lefebvre m’avait écrit le 12 mars 1972 : « Hier j’ai eu un entretien avec nos amis allemands que guidait le Professeur Lauth. Ils semblent en excellentes dispositions. Mais je leur ai demandé de venir à Ecône ». Il s’agissait de Franz Schmidberger, alors âgé de 25 ans, que Mgr Lefebvre avait déjà noté au nombre des inscrits, et de Klaus Wodsack, docteur en philosophie, âgé de 33 ans. Je les ai reçus longuement dans mon bureau, pour « faire le tri » ainsi qu'il m'appartenait de le faire pour chacun des candidats. J’entendis de leur part un long discours sur la « vacance du Siège Pontifical depuis Jean XXIII » ! Ils étaient en réalité tous deux sédévacantistes. Je dis à Mgr Lefebvre qu’il ne pouvait les accepter. Il me répondit : « Ils auront le temps de changer d’avis ».

Il y avait encore Richard Williamson, un Anglais, l'exemple typique de candidat qu'il me paraissait falloir écarter d’un séminaire, en raison de son manque d’équilibre. J’ai conservé les copies des interrogations écrites que je faisais alors régulièrement. C’était un moyen révélateur de l’état d’esprit et de l’état des connaissances de chaque sujet. Celui qui allait devenir Mgr Williamson  et se faire  mondialement connaître récemment, était excessivement attaché aux « apparitions » de San Damiano, de Mamma Rosa. Il se rendait fréquemment en Italie et rapportait des jerrycans d’eau de San Damiano, pour les emmener en Angleterre aux vacances de Noël, afin d’assurer la protection de sa famille et de ses amis pendant les « événements à venir pour châtier le monde et l’Eglise hérétique ».

Il y avait enfin un Italien, M. Agostino Sanfratello, ami de Mgr Lefebvre, fondateur du mouvement « néo-fasciste » des « bonnets rouges » dont Mgr Lefebvre admirait la piété, la générosité et le courage, disait-il. Dès le premier contact, je ressentis un adversaire, un « dur », un meneur ; cela se voyait à son regard, à la force de ses affirmations. C’était, à n’en point douter, un homme qui avait reçu une formation certaine pour mener les gens.

Je découvris, au bout de quelques semaines, vers la fin de l’année, après les déclarations de Mgr Lefebvre et ma prise position contraire, que cet Agostino Sanfratello avait organisé, avec les encouragements de l’Abbé Gottlieb, des cours de « close combat », de karaté, pour apprendre aux séminaristes futurs prêtres à savoir se battre quand le moment serait venu. Toujours avec l’aide et l’appui de l’Abbé Gottlieb, il faisait apprendre à nombre de séminaristes différents chants « révolutionnaires » européens de droite. Le 1er novembre 1972, jour de la prise de soutane des nouveaux séminaristes, j’ai dû mettre fin avec autorité à un « concert de chants révolutionnaires », sur la vaste terrasse du séminaire, où s’étaient rassemblés nombre de séminaristes, et tous les amis « bonnets rouges italiens » d’Agostino, venus à cette occasion. Scandale ! J’avais osé ! - oui, sans l’ombre d’une hésitation.

De la sorte, je ne me faisais certes pas des amis. Et les indiscrétions sur la réponse que j’avais osé faire à Mgr Lefebvre ne firent qu’augmenter la tension, le durcissement que l’arrivée de ces nouveaux avait brusquement provoqué. Ce fut la « chasse aux sorcières ». Je fus même traité « d’hérétique, de progressiste » lors d’un de mes cours d’Introduction à la Bible, comme on le verra ci-dessous.

La situation se dégradait rapidement avec un durcissement qui ne laissait rien présager de bon pour l’avenir de la Fraternité. J’avais dit à Mgr Lefebvre que tous les « rossignols de la chrétienté » voudraient entrer au séminaire. Beaucoup y étaient en effet entrés. Il était de mon devoir de Directeur, les connaissant mieux que Mgr Lefebvre, souvent en tournée en France et dans le monde, de le tenir au courant. Je dressai alors une liste des personnes qu’il fallait ABSOLUMENT CONGEDIER pour l’avenir du séminaire et de la Fraternité : je lui demandai le départ de 50% des séminaristes. Pas sérieux, s’abstenir ! Les ambitions épiscopales de certains, les déclarations pompeuses : « quand nous rentrerons en France, nous convertirons les gens avec la Messe de Saint Pie V », les franges et les dentelles n'étaient pas des signes d’humilité, mais manifestaient, à mon avis, un manque d’équilibre, une notion erronée du Sacerdoce, l’ambition, et pas la recherche de la sainteté, de l’humilité requises pour être un prêtre de Jésus-Christ. D’autant plus que ceux qui semblaient les plus durs étaient aussi ceux qui manquaient le plus volontiers au règlement de vie du séminaire.

Avoir osé m’opposer à Mgr Lefebvre, qui ne rejetait pas la possibilité de consacrer des Evêques si les « choses devaient changer », une procession s’établit : pour aller se plaindre de la gestion du Directeur auprès de Mgr Lefebvre. Qu’allait faire le Prélat qui m'avait donné jusque-là toute sa confiance ?

Nous touchons là un point précédemment évoqué du tempérament de Mgr Lefebvre, évoqué dans le précédent article, et qui, bien que peu connu ou passé sous silence,  éclaire beaucoup de choses : SA TENDANCE A SE LAISSER CONDUIRE VERS UN DURCISSEMENT VERS LEQUEL IL N’IRAIT PAS DE LUI-MÊME

De fait, c'est le durcissement qui l'a emporté et qui, en quelque manière, ne pouvait pas ne pas l'emporter au regard de l'ensemble de ces circonstances.

(à suivre)

Mgr J. Masson