Economie de l'environnement (sept)

Publié le 28 octobre 2009 par Saucrates

Réflexion quarante-et-une (27 octobre 2009)
Les biens communs ...

L'attribution du prix Nobel d'économie (en mémoire d'Alfred Nobel) à Elinor Ostrom, américaine, non économiste au sens strict mais professeur de sciences politiques à l'université de l'Indiana (voir son curriculum vitae), primée par le comité Nobel « pour son analyse de la gouvernance économique, notamment de la gestion des biens publics » (le prix Nobel 2009 d'économie a également été attribué à Olivier Williamson, autre spécialiste américain des sciences sociales, « pour son analyse de la gouvernance économique, notamment des frontières de la firme »), va vraisemblablement permettre de remettre en avant la théorie des biens communs, sur laquelle ses travaux ont notamment porté ...
http://www.alternatives-economiques.fr/le-prix--nobel--a-elinor-ostrom---une-bonne-nouvelle-pour-la-theorie-des-biens-communs_fr_art_633_44275.html
http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2009/10/12/1664-ostrom-et-williamson-prix-nobel-d-economie-2009
Qu'est-ce qu'un bien (ou une ressource) commun(e) ? Il s'agit d'un bien ou d'une ressource n'appartenant initialement à personne mais qui peut être utilisé(e) par un grand nombre de personnes ou d'utilisateurs. Autrement dit, un bien commun appartient à tout le monde (ou à personne), au présent et au futur. Il peut préexister, comme les ressources naturelles, ou être produit collectivement dans l’intérêt général (cas des biens publics). De nombreux économistes les ont été étudiés, et l'économiste Garrett Hardin avait théorisé le problème dans un article paru dans Science en 1968, intitulé The Tragedy of the Commons (ou tragédie des communaux).
(http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/01/30/economie-de-l-environnement-trois-les-theories.html)
La tragédie des communaux décrivait une compétition pour l'accès à une ressource limitée, menant à un conflit entre intérêt individuel et bien commun. L'exemple typique utilisé pour illustrer ce phénomène était celui d'un champ de fourrage commun à tout un village, dans lequel chaque éleveur vient faire paître son propre troupeau (mais on peut également prendre l'exemple de l'accès à une ressource hallieutique comme un banc de poissons). Garret Hardin décrivait l'utilité que chaque éleveur avait à ajouter un animal de plus à son troupeau dans le champ commun. Rapidement, chaque éleveur emmène autant d'animaux que possible paître dans le champ commun pour empêcher, autant que faire se peut, les autres éleveurs de prendre un avantage sur lui en utilisant les ressources communes, ce qui avait pour conséquence finale de détruire le champ commun, qui devient vite une mare de boue où plus rien ne pousse. En clair, chaque éleveur aurait eu individuellement intérêt à protéger le plus longtemps possible le champ commun, mais confronté au risque que les autres éleveurs n'abusent eux-même du champ, il avait alors intérêt à accaparer le plus de ressources communes possible pour son propre compte, quelqu'en soit les conséquences pour la collectivité. 
Selon Garret Hardin, dans la société de masse contemporaine, rien n’incite un particulier à la mesure, dans son utilisation des biens publics (ou des biens communaux). En effet, le particulier ne rencontre à aucun moment, ou alors de manière très diluée les conséquences positives ou négatives de son attitude à l’égard des biens publics. Rien ne récompensera par exemple, sa mesure dans l’utilisation des biens communs, pas même la certitude qu’il pourra compter sur le comportement idoine des autres utilisateurs de ces biens communs, pourtant bénéficiaires in fine de son attitude modérée. Quand aux conséquence d’un abus, il ne les subira que dans la proportion du pourcentage infime des utilisateurs qu’il représente. Il ne subira alors finalement qu’une partie minime des dommages qu’il cause. Cette situation est la double conséquence, selon Garret Hardin, de la désintégration du lien social et de l’absence de respect vis-à-vis de la nature.
Les solutions identifiées par Garret Hardin au problème de la gestion collective des ressources communes étaient au nombre de deux, la collectivisation ou la privatisation de ces ressources. Soit une autorité extérieure (publique) s'appropriait la ressource commune et en gérait l'usage. Soit la ressource commune est privatisée, cet utilisateur étant alors amené, pour préserver sa propriété, à en limiter son usage et l'usage par les autres, ses incitations personnelles étant alignées avec l'intérêt collectif. C'est ce mouvement qui avait conduit au mouvement des enclosures en Grande-Bretagne, débat dans lesquel l'économiste anglais libéral David Ricardo avait pris partie ... mouvement qui avait aussi réduit à la misère l'immense majorité des autres utilisateurs qui utilisaient les champs communaux pour se nourrir eux et leurs bêtes, et qui s'en étaient vus interdire l'accès.
Tout l'intérêt des travaux d'Elinor Ostrom est d'avoir étudié, à partir de nombreux cas réels, les raisons des relatifs insuccès de ces deux solutions (contrôle public ou privatisation). Ses constats sont les suivants : premièrement, les ressources communes sont souvent bien mieux administrées par leurs utilisateurs que ce que ne prévoit la théorie (qui prédit qu'elles seront gaspillées); deuxièmement, les deux solutions appliquées au problème des ressources communes - la régulation publique ou la privatisation - fonctionnent souvent plus mal qu'on ne pourrait le penser. En pratique, des utilisateurs réguliers de ressources communes sont capables de faire apparaître et évoluer des institutions spécifiques qui leur permettent d'administrer collectivement la ressource. Ces institutions émergentes ont l'immense avantage de se fonder sur la connaissance locale des utilisateurs ce qui les rend efficaces. La régulation publique, ou la privatisation irréflechie, ont pour effet de détruire ces institutions et les comportements qu'elles créaient chez les utilisateurs.
Cela ne veut pas dire que toutes les ressources communes seraient toujours mieux gérées par leurs utilisateurs directs ; tout l'intérêt des travaux d'Elinor Ostrom est d'étudier les contextes qui permettent l'émergence de ces institutions spécifiques, leurs avantages et leurs inconvénients. Ses travaux consistent à montrer qu'entre la régulation marchande et la régulation étatique, il existe toute une série d'arrangements institutionnels spécifiques dont les caractéristiques sont très mal comprises, mais qui peuvent fonctionner.
http://www.ldeo.columbia.edu/edu/dees/V1003/lectures/population/Commons.revisited.pdf
Pour Elinor Ostrom et Charlotte Hess (dans un ouvrage majeur intitulé «Understanding knowledge as a commons»), le modèle de Garret Hardin ne ressemble aucunement aux communs réels, tels qu'ils sont gérés collectivement depuis des millénaires, à l'image des réseaux d'irrigation ou des pêcheries. Pour Garret Hardin, les communs sont uniquement des ressources disponibles, alors qu'en réalité ils sont avant tout des lieux de négociations (il n'y a pas de communs sans communauté), gérés par des individus qui communiquent, et parmi lesquels une partie au moins n'est pas guidée par un intérêt immédiat, mais par un sens collectif. Le grand apport d'Elinor Ostrom est dans cette distinction entre les «communs considérés comme des ressources» et les «communs considérés comme une forme spécifique de propriété». Cette conception prend de plus en plus d'importance avec l'intégration des préoccupations écologiques dans l'économie. La notion de communs devient attachée à une forme de gouvernance particulière : il s'agit pour la communauté concernée de les créer, de les maintenir, les préserver, assurer leur renouvellement, non dans un musée de la nature, mais bien comme des ressources qui doivent rester disponibles, qu'il faut éviter d'épuiser. Il n'y a de communs qu'avec les communautés qui les gèrent, qu'elles soient locales, auto-organisées ou ayant des règles collectives fortes, y compris des lois et des décisions de justice. Les communs sont des lieux d'expression de la société et, à ce titre, des lieux de résolution de conflits.
Saucratès

Mes précédents écrits sur l'économie de l'environnement :
1. http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/01/09/economie-de-l-environnement-un.html
2. http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/01/14/economie-de-l-environnement-deux-les-principes.html
3. http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/01/30/economie-de-l-environnement-trois-les-theories.html
4. http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/02/10/economie-de-l-environnement-quatre-les-enjeux.html
5. http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/02/25/economie-de-l-environnement-cinq-biens-collectifs.html
6. http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2007/03/13/economie-de-l-environnement-six-solutions.html
x. http://saucrates.blogs.nouvelobs.com/archive/2009/06/14/vade-mecum-en-developpement-durable.html