"Perdre sa langue, c'est perdre son âme"

Publié le 14 novembre 2009 par Hermas
Communication de M. Michel Mourlet, 18 octobre 2009
Un texte à méditer au moment des débats sur "l'identité française"


Mesdames, Messieurs,
La langue française est menacée et attaquée de toutes parts. Nous en faisons l’expérience à longueur de journée. Pour quiconque reste un peu sensible à la justesse, à la précision du vocabulaire et à la correction de la syntaxe, ouvrir un journal, allumer un récepteur de radio ou de télévision, lire dans la rue certaines affiches, parler avec un commerçant, un banquier, un balayeur ou un ministre est devenu une épreuve qui exaspère les uns, accable les autres et ne peut laisser personne indifférent.

Il y a à peine un demi-siècle, dans les microphones de ce qu’on appelait alors la Radiodiffusion-Télévision française, un présentateur tel que Léon Zitrone maniait encore avec aisance l’imparfait du subjonctif. Les instituteurs et les professeurs apprenaient à leurs élèves l’orthographe et la grammaire. Le monde de la finance, celui des sciences, de la médecine,  utilisaient des mots français, compris de tous. Aucun publicitaire n’aurait osé, ni même songé, à imposer sur le sol français l’usage exclusif d’une langue étrangère, comme cela fut décidé à Cannes en 1996 dans l’enceinte du festival international de publicité. Je n’ai pourtant pas le souvenir que la fidélité à notre idiome, en ce temps-là, ait terni le moins du monde notre rayonnement économique, scientifique et culturel, empêché aucune alliance d’intérêts avec d'autres pays, ni entravé la circulation des biens à l’intérieur de nos frontières. Que s'est-il donc passé depuis, pour qu'une majorité de nos compatriotes, entraînés par le mauvais exemple des nouvelles classes dirigeantes, renoncent à un apprentissage convenable de leur langue et abandonnent celle-ci peu à peu au bénéfice de l'anglais ? Plusieurs causes internes et externes, que nous avons maintes fois analysées avec le sentiment assez décourageant de bavarder dans le désert, se sont conjuguées  et continuent d'agir ensemble pour produire cet effet désastreux. Il ne s'agit pas seulement de ces utopies soixante-huitardes qui ont transformé le champ autrefois fertile de nos humanités en un laboratoire permanent d'expériences chaotiques, se supplantant les unes les autres sans jamais admettre leur faillite ; ni du snobisme assez débile des élites parisiennes, jargonnant entre elles un anglais de cuisine pour se distinguer du vulgaire comme Diafoirus le latin ; ni même de ces flux migratoires incontrôlés qui sont autant de torrents propres à emporter les digues de notre grammaire, fût-elle élémentaire. Notre réflexion aujourd'hui est invitée à se porter vers un point plus excentré, vers une tendance encore plus générale et qui relève de ce qu'on nous autorisera à nommer, en détournant légèrement le mot de son sens premier, la "géolinguistique", non comme étude géographique des langues, mais comme une branche encore insuffisamment prise en compte de la géopolitique.  La géolinguistique ainsi désignée pourrait se définir sous les espèces d'un appareil de moyens d'ordre linguistique, destinés à atteindre un résultat d'ordre politique ; et aussi sous l'aspect des effets que peut subir une langue par l'action – volontaire ou non – d'une politique. Ces moyens, ces effets sont loin d'être négligeables ; ils sont même, à certains égards, primordiaux, et l'on doit s'étonner qu'il se trouve si peu d'observateurs de la chose publique pour y prêter attention.  Hormis les divers événements, circonstances ou états d'esprit auxquels nous avons fait allusion, que s'est-il donc passé d'assez important, durant ces cinquante années,  pour que l'abaissement de notre langue amène des membres du gouvernement de la France, pourtant garants de l’usage du français « langue de la République », à recommander de « ne plus considérer l'anglais comme une langue étrangère » sur notre propre territoire ? Qu'est-il arrivé pour que des savants français se croient obligés de décrire en anglais leurs découvertes, quitte à en être dépossédés plus vite, pour que l'État ait accepté de marginaliser ipso facto le français dans la procédure de dépôt des brevets en signant le protocole de Londres, pour que l’un de nos plus grands aéroports, celui de Lyon, ait tenté de se baptiser Lyon Airport ? Il s’est produit deux événements majeurs : la dislocation de l’empire soviétique, qui formait contrepoids à l’impérialisme hégémonique des États-Unis, et la construction européenne, cristallisée autour du funeste traité de Maëstricht, qui a révélé clairement les visées fédéralistes du super-État artificiel, ou plutôt de l’hypermarché global, destiné par ses concepteurs, dès l’origine, à s’établir sur les ruines de nos nations. À l’évidence, la transformation de la planète en un immense réseau de trains de marchandises, au trafic réglé par un chef de gare américain et l’établissement – ou plutôt l’establishment –  à Bruxelles et Francfort d’un de ses principaux dépôts, n’ont que faire des nations et des patries. Et il va de soi que les communautés historiques peuplant  ces entités inutiles ne sont pas moins embarrassantes : les membres des communautés enracinées et diversifiées seront donc amenés par tous moyens démocratiquement convenables à se couper de leurs racines pour mieux se fondre dans le grand  troupeau mondial des moutons consommateurs. D’où, pour compenser en apparence cet appauvrissement de substance humaine, l’accent mis par le Nouvel Ordre moral sur des abstractions dépourvues de vibrations sensibles, telles que la « citoyenneté » (au sens de « civisme »), la « solidarité », la philanthropie télécommandée. Pris isolément, chaque mouton est un individu tout nu, nombriliste, drogué de tranquillisants matériels, grelottant dans le noir ; mais agrégés ensemble, ils sont tenus d’écouter la même musique abrutissante, d’avaler les mêmes slogans de la Parole Unique, de brouter le même hamburger dans les mêmes Mac Do, rire aux même sitcoms et surtout parler la même langue qu’on désignera tantôt par l’appellation pidgin, tant par globish, en bonne voie chez nous sous forme de franglais américanoïde. On aperçoit ici sur quoi portent le débat et  l’enjeu de la langue. Ils portent sur le point de jonction de la nation, de l’individu et du langage. Et comme le principal support de toute pensée est le principe d’identité qui exige qu’A ne puisse être non A, nous ne pourrons faire l’économie de nous remettre en mémoire quelques définitions rapides : qu’est-ce qu’une nation, qu’est-ce qu’une culture nationale, une identité nationale, une langue nationale ? Et, brûlante question, quels intérêts, quels liens rattachent l’individu muni seulement de son identité individuelle à ces ensembles qui le dépassent : sa langue, sa culture, sa patrie ? Autrement dit, que lui apporte ou lui retire l’opération de déracinement culturel national auquel il est soumis ? À plusieurs reprises, déjà, j’ai employé indifféremment à dessein les deux mots « nation » et « patrie » qui sont loin d’être synonymes. C’est que les choses à dire sur la langue nationale qui est aussi notre langue maternelle ne se satisfont guère d’une définition purement juridique de la nation. Même Renan, dans sa célèbre conférence de 1882, Renan à qui on a parfois reproché de trop privilégier dans son analyse du concept de nation le lien volontariste au détriment du lien charnel, Renan rejoint le Barrès des grands romans de l’Énergie nationale. Permettez-moi de le citer longuement : « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis. L’homme, Messieurs, ne s’improvise pas. La nation, comme l’individu, est l’aboutissement d’un long passé d’efforts, de sacrifices et de dévouements. Le culte des ancêtres est de tous le plus légitime : les ancêtres nous ont faits ce que nous sommes. Un passé héroïque, des grands hommes, de la gloire (j’entends de la véritable), voilà le capital social sur lequel on assied une idée nationale. […] On aime en proportion des sacrifices qu’on a consentis, des maux qu’on a soufferts. On aime la maison qu’on a bâtie et qu’on transmet. Le chant spartiate : « Nous sommes ce que vous fûtes ; nous serons ce que vous êtes » est dans sa simplicité l’hymne abrégé de toute patrie. » Vous constatez, Mesdames et Messieurs, que Renan lui aussi tient pour quelque peu interchangeables les termes « patrie » et « nation ». Le motif en réside dans cette notion qu’il invoque de « principe spirituel ». Un tel principe ne saurait se contenter d’un contrat, d’une formalité d’entrée ni même d’un serment, comme on le prétend de nos jours, et même peut-être on le croit. L’homme ne s’improvise pas, nous dit Renan ; le citoyen non plus. Il est le produit d’une lente maturation et d’un nombre suffisant de générations pour se sentir responsable et fier du passé collectif, pour s’en sentir blessé aux temps sombres, dépositaire toujours. Et dans ce dépôt enrichi par les siècles, il y a la langue. Renan passe un peu vite sur la langue, qu’il range parmi les facteurs relativement annexes de la nation. Il convient de remarquer aussi qu’il n’emploie à aucun moment dans son discours, bien que l’idée y soit partout présente,  l’expression « identité nationale ». Cela ne doit pas nous surprendre. Renan réfléchit et écrit à une époque où ni la langue française ni la nation française ne se sentent menacées dans leur existence. Une défaite, au contraire, et la perte de deux provinces ont ravivé comme jamais le sentiment national. Rien de ce que Renan observe autour de lui ne saurait l’inciter à méditer spécialement sur la langue et l’identité françaises. Il s’intéresse davantage aux limites géographiques, à la naissance des nations, à la volonté commune d’assumer des souffrances et de les surmonter. Nous nous trouvons cent vingt-sept ans plus tard dans une tout autre situation. Ce n’est plus une défaite qui conditionne et oriente notre perception du destin de la France, mais un encerclement, par un concours de volontés pour partie malignes, pour partie irresponsables et aveugles, qui, à l’extérieur comme à l’intérieur de nos frontières, s’attaque tantôt sournoisement, tantôt délibérément à la France, afin de  la mélanger, pardonnez-moi cette métaphore de cuisine, au potage apatride euro-mondialiste, dont la moulinette est le langage véhiculaire anglo-américain. Car la langue, Mesdames et Messieurs, avant de devenir par le lent travail d’une civilisation chargée d’œuvres l’âme même  du corps social, est d’abord par excellence le vecteur de communication, et conséquemment d’action, de toute collectivité humaine. Lorsque cette collectivité forme un peuple et que ce peuple bâtit, consolide, protège sa maison qui est la patrie, et aussi lorsqu’il en sort pour l’agrandir, la langue nationale est d’abord son meilleur outil et son arme. On l’a bien vu  tout au long de l’histoire des conquêtes et de la colonisation. Sous une forme moins brutale, plus insidieuse et d’autant plus dangereuse, on le voit encore aujourd’hui ; et c’est nous qui en sommes victimes. L’une des premières mesures que prend le conquérant sur le territoire du plus faible est de s’assurer la maîtrise des vecteurs de communication, c’est-à-dire de priver l’adversaire de son principal moyen d’organiser sa défense. Cela, c’est l’aspect si l’on peut dire matériel et pratique du rôle de la langue, instrument de la maîtrise du monde parce qu’elle en désigne et nomme les éléments, qui sans elle resteraient un chaos innommé. Cette maîtrise, il va de soi, est plus grande, elle est plus complète, au sein de la langue maternelle, c’est-à-dire pour nous la langue française, que si d’aventure on se hasarde, surtout sur son propre sol, à singer sans obligation une langue étrangère. Une langue seconde demeure nécessairement une sorte de code chiffré syntagmatique dont on peut posséder quelques clés usuelles, mais sans jamais en pénétrer  profondément la substance, les recoins, les subtilités, ni en apercevoir la parure moirée et chatoyante de connotations, d’associations, de paradigmes, comme disent les linguistes, déposés sur les vocables telles des couches d’alluvions par le fleuve des millénaires. Je souhaiterais ouvrir ici une parenthèse pour me référer à un texte de Chateaubriand que je cite souvent, car il apporte à mon discours la plus judicieuse des cautions. On sait que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe, dans son impécunieuse jeunesse, a enseigné le français en Angleterre. Il parlait couramment l’anglais et même de façon si excellente qu’il traduisit Milton et écrivit des pages parmi les plus pénétrantes sur la littérature anglaise. Dans l’Essai qu’il lui consacre, on peut lire notamment ceci : « Les vocabulaires variés qui encombrent la mémoire rendent les perceptions confuses : quand l’idée vous apparaît, vous ne savez de quel voile l’envelopper, de quel idiome vous servir pour la mieux rendre. Si vous n’aviez connu que votre langue et les glossaires grecs et latins de sa source, cette idée se serait présentée revêtue de sa forme naturelle : votre cerveau ne l’ayant pas pensée à la fois dans différentes langues, elle n’eût point été l’avorton multiple, le produit indigeste de conceptions synchrones ; elle aurait eu ce caractère d’unité, de simplicité, ce type de paternité et de race, sans lesquels les œuvres de l’intelligence restent des masses nébuleuses ressemblant à tout et à rien.» Nous arrivons ici au second aspect de la langue nationale, encore plus vital – en tout cas à mes yeux : non seulement nous agissons pleinement sur le monde par le moyen de notre langue, mais nous le ressentons, ce monde, le respirons, et nous nous percevons nous-mêmes, à travers cette imprégnation millénaire des mots, en puisant dans ce réservoir de sensations et de sentiments qu’ils enferment en leur cœur comme autant de tabernacles. Nous avons formé les mots de notre langue mais ces mots nous forment à leur tour. Nous voyons, entendons, mangeons même et buvons à travers le filtre soyeux, la tapisserie multicolore de nos mots. Et si nous essayons de nous comprendre nous-mêmes, comme le voulait Socrate, si nous nous regardons dans un miroir, le tain de ce miroir est composé de nos mots, de nos phrases, de notre langue tout entière. Autant dire que la langue française, qui est le sang vif de la France, circule dans nos veines et nous fait elle aussi ce que nous sommes, tout autant que notre code génétique, notre hérédité familiale, notre passé personnel ou celui de notre pays. Tout autant et avec quelque chose de plus qui est la conscience individuelle, reflet du monde et de soi, conscience qui ne peut, on le sait bien, se structurer, s’épanouir, bref, qui ne peut exister vraiment qu’à l’aide du langage articulé. Et quand ce langage s’articule en français, n’est-il pas logique d’en inférer que la langue française, signe péremptoire et principale composante de notre identité française comme toute langue l’est de toute identité nationale, que la langue française entre pour une proportion non moins notable dans la composition de notre identité personnelle ? Je me suis borné à effleurer la question des identités, en particulier l’identité culturelle, dont j’ai traité en d’autres occasions et qui nous entraînerait trop loin. Je signalerai simplement que, si l’identité culturelle ne se superpose pas exactement à l’identité nationale, il va sans dire que la langue nationale en fait considérablement partie. Altérer celle-ci, l’appauvrir d’une part, l’encombrer de vocables de substitution inutiles d’autre part, c’est déformer, mutiler notre culture tout entière. Je n’en fournirai qu’un exemple, parmi cent autres : l’adoption récente par la télévision, dans les dialogues des séries policières américaines, de l’expression « scène de crime » substituée à notre « lieu du crime » par des perroquets ignares qui se contentent de traduire mot à mot scene of the crime, soit « lieu du crime » en anglais, sans prendre garde qu’en français beaucoup plus qu’outre-Atlantique, le terme « scène » est de vocation  essentiellement active, théâtrale, dramatique, et non point passivement topographique. Or ce substitut sémantiquement déformant, venu des traductions de dialogues américains ou anglais,  s’est transporté tel quel dans nos propres séries, dialoguées directement en français, dont le découpage, le rythme, la mise en scène s’échinent laborieusement depuis quelque temps à copier sans succès le modèle standard américain. On voit bien par cet exemple  comment on passe petit à petit d’une trahison langagière très restreinte à une trahison culturelle plus générale ; puis à un désaveu, dans la honte,  des styles et des modèles qui firent le renom de la culture française.   Rappelons-nous : en perdant leur langue – dont nous n’avons conservé qu’une centaine de mots – nos ancêtres ont cessé d’être Gaulois, ont perdu leur âme de Gaulois pour se mouler en d’autres moules. Les Romains, en métissant et abâtardissant leur latin robuste, dense, dominateur, au contact de populations allogènes, ont abandonné leur âme de bronze pour devenir Italiens. Si nous perdons notre langue, si nous la laissons s’adultérer – comme on l’y pousse actuellement – sous nos yeux, sans réagir, non seulement nous perdrons notre outil le plus perfectionné, notre arme la plus puissante, sans compter le contact immédiat avec notre patrimoine littéraire et l’espérance d’être compris par nos descendants, mais nous perdrons en tant qu’individus notre identité personnelle, qui se confond pour une grande part avec celle de la France. Alors nous serons mûrs pour entrer, la tête basse, dans le long cortège des vaincus stipendiés, enchaînés au char triomphal du haut duquel l’imperator de la « super-classe mondiale », l’Oncle Sam,  avec son bon sourire de Mickey jusqu’aux oreilles, un gobelet de Coca-Cola à la main,  nous saluera d’un sonore « Welcome ! », ainsi qu’il a déjà commencé à le faire avec nos "enfants prodigues" et galonnés de retour au bercail de l’OTAN. 


Michel MOURLET