Magazine Journal intime

Les villes I

Publié le 14 novembre 2009 par Lephauste

Elles sont comme ça les villes, tout d'abord vous ne faites que les regarder sur une carte, un point. Un point qui porte un nom, à qui l'on a donné un nom, il y a longtemps. Au temps où il n'y avait là sans doute qu'un gué, un carrefour, un sanctuaire renfermant une écharde de la vraie croix, un os, bien souvent une villa, c'est à dire une grosse ferme accompagnée d'une garnison. Les archéologues vous lèvent ça mieux qu'un vol de perdrix devant un promoteur culturel, amateur de gibier à plumer, à ses heures. Ce qui fait que sur la carte, à côté du point il y a un petit symbole. Quelque chose qui dit que dans cette ville, il s'est passé quelque chose. Quelque chose de grand, quelque chose qui va sûrement vous intéresser. La prochaine fois.

Vous sur l'autoroute, à 110 à l'heure, la carte dépliée sur le siège passager, vous voyagez seul, c'est une vieille habitude. De toute façon vous ne vous souvenez pas d'avoir jamais voyagé en famille, à l'arrière d'une guimbarde, Maman à la droite du chauffeur, Papa au volant, et vous trois à l'arrière cherchant quoi faire pour pas avouer que vous vous êtes un peu pissé dessus, depuis une demi-heure. Vous voyagez seul parce que à chaque fois que vous avez essayé de connaître ce bonheur là, rencontrer une femme, l'aimer, en être aimé, avoir avec elle, les yeux dans les yeux, deux ou trois mouflets qui savent pas se tenir en bagnole, sagement, c'est-à-dire morts, à chaque fois la bagnole a pas tenu. Une fois c'était une durit, une autre fois ça a été le joint de culasse, et encore une autre, c'est le circuit hydraulique qui s'est vidé sur le parking, juste après le péage. Alors à chaque fois que quelque chose vous dit : Casse-toi ! Vous montez dans la bagnole, un sac vite fait sur le siège arrière, les clopes, de quoi faire un joint, plusieurs, un douze planqué dans le moyeu central du volant, dans le lecteur CD, Gould et les variations Goldberg. Ceinture.

Elles sont là les villes, vous roulez la nuit, la nuit on sait bien que l'on va nulle part. Nulle part, sur la carte, c'est justement le non lieu que vous recherchiez. L'endroit où vous même vous êtes assuré dans vos rêveries dévissées de plus entendre ce : casse-toi ! Elles sont là, tranchées par l'autoroute, parfois coupées des fleuves par les six voies ordinaires. C'est rien une ville la nuit, c'est veule comme un tigre dans sa cage, ça scintille terne du pelage, ça luit vainement des canines mais ça mord que la carne d'équarissage. C'est raccordé par les trocarts des rocades, sortie 7, ZI des charmilles. Sortie 8, ZAC des Cornacs. Sortie 9, centre ville. Elles ont un centre les villes, une place largement ouverte sur le vide, bordée de bâtiments d'époque, peu importe l'époque. Au milieu de la place souvent il y a un truc, quelque chose autour de quoi l'on tourne, l'éfigie d'un type qui a passé là huit jours de sa vie, et qui si il n'était pas mort depuis la bataille d'Arcole, se repentirait encore de s'être laissé faire le jour où on lui a dit : Casse-toi !

(La suite après...)


Retour à La Une de Logo Paperblog