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07. Martine

Publié le 19 novembre 2009 par Irving
Que quelqu’un fasse quelque chose: Il y a un prétendu écrivain qui se balade ivre parmi les convives pour parler de lui.
J’explique à Martine d’où vient mon pseudo et elle explose de rire en me disant que je suis vraiment pathétique. Je me renfrogne, et voyant qu’elle m’a vexé, elle pose doucement ses lèvres sur mes joues, avant d’ajouter que je pique.
-Ce que je voulais expliquer, dis-je en faisant quelques efforts pour articuler, c’est que je veux pas m’éloigner du côté populaire de l’art.
-C’est vrai que tu étais en plein dans les émeutes?
Je baisse les yeux et souris en tentant de paraître modeste. Je réponds que j’essaye d’être un écrivain populaire, et elle me fait remarquer que je n’ai que ce mot là à la bouche. En fait je ne suis pas vraiment d’humeur à faire face à la critique, alors je lui demande si elle veut voir mes tatouages.
Son rire est des plus francs, et me désarçonne un peu. Les effets de l’alcool agrandissent son sourire, et me rapetissent un peu. Il fallait que je tombe sur la seule connasse de la soirée qui apprécie que je fasse n’importe quoi.
Un peu maladroitement je commence à défaire les boutons de ma chemise, pendant qu’elle m’observe d’un regard amusé. Je sens une main se poser sur mon épaule et me tirer vers l’arrière. Vincent me plaque contre un mur en me demandant pourquoi je ne manque jamais une occasion de me ridiculiser. Articulant à peine, je lui réponds que j’en ai rien à foutre parce que je vais conquérir le monde et forcer les gens à m’aimer.
Il me fait assoir sur une chaise en marmonnant que je tiens l’alcool comme sa sœur, et me met de petites claques pour me réveiller. La musique est trop forte, et la pièce n’est pas assez éclairée. Je crois que si on s’amuse comme ça c’est parce qu’on a pas encore trouvé d’autre manière de le faire. On danse au bord des précipices, en attendant de savoir si la guerre civile aura bien lieu.
L’ivresse brouille les couleurs autour de moi et me fait vivre dans un tableau impressionniste. La voix lointaine de Xavier m’explique que Vincent est parti se chercher un verre, avant de me demander si j’ai croisé de beaux mecs ce soir.
J’ouvre grand les yeux et le gratifie d’un doigt d’honneur avec l’annulaire. J’essuie la sueur sur mon front avec une veste qui traîne sur un dos de chaise, et râle au sujet de la musique de merde qui passe à fond.
Vincent nous rejoint et explique à Xavier que j’ai traumatisé Martine en essayant de me foutre à poil devant elle. Ce dernier lui répond que ce serait plus facile pour tout le monde si j’assumais enfin mon homosexualité. Vincent, plus sérieux, me demande pourquoi je n’ai jamais de copine.
-Parce que les meufs détestent les écrivains, dis-je en étouffant un rot alcoolisé.
Mes deux amis écarquillent les yeux, atterrés par ma bêtise. J'ai l'impression que malgré toutes les précautions que je prends, moins je bois d'alcool, et plus je finis dans des états lamentables.
Je précise que c’est une blague sur un ton d’excuse, mais Vincent et Xavier m’abandonnent seul sur ma chaise pour retourner s’amuser pour de vrai.
Les couleurs accompagnent les danseurs et contredisent le rythme de la musique. C’est pas possible que les choses soient aussi absurdes, et je me rassure en me répétant que tout rentrera dans l’ordre après un bon verre d’eau.
Je laisse mes suppositions s’évaporer dans l’ambiance de la fête, et j’aperçois de loin Martine qui danse avec un type bien moins ivre que moi. Cette chaise sur laquelle je suis assis est un trône que j’ai bâti pour être le roi des cons. Mon fief s’étend jusqu’à la cuisine et je règne sur quelques mètres carrés de champs en friche, parce qu’il faut bien laisser les cultures se reposer pour avoir de bonnes récoltes l’année d’après.
Les paysans sont armés de fourches et réclament ma tête, mais j’ai une épée,forgée en secret dans la montagne sacrée qui borde mes terres, et elle coupe la pierre comme si c’était du pudding. Alors ce n’est vraiment pas quelques simples humains qui vont me faire peur.
-Dieu merci, j’ai cru que j’avais rêvé tout ça en me branlant tout bourré…
Martine explose de rire, et je n’en reviens pas d’avoir dit ça dès le réveil. Je réalise avec effroi que je suis encore ivre. Je relève le drap et m’extrait promptement du lit pour enfiler mon maudit jogging. La station debout s’avère pénible, et je me sens incapable de regretter quoi que ce soit, parce que je suis déjà mort.
Martine m’explique que je suis moins musclé que dans ses souvenirs, pendant que je titube jusqu’à la cafetière. J’observe mon cadavre de loin, il est debout et se débat avec une situation qui le dépasse. Je me demande pourquoi il panique autant, vu qu’il ne risque plus rien maintenant.
Le mort-vivant demande poliment à sa dulcinée si elle veut du café, et vide le paquet dans un filtre sans attendre la réponse. Il met la machine en marche et retourne se mettre au lit en gardant son jogging. La fille vient se blottir contre lui en lui demandant ce qu’il fait aujourd’hui, et il répond qu’il travaille.
-Tu travailles chez toi, non? Xavier m’a dit que tu écrivais pour un blog en ce moment.
-En fait je suis serveur.
-Mais tu es aussi écrivain?
Je souris comme pour éluder la question. En fait je sais pas vraiment ce que je suis, et j’ai prétendu être écrivain pour coucher avec cette fille. Le bruit de la cafetière vient combler le vide de la conversation, pendant que j’essaye de maintenir dans mon crâne les phrases stupides qui tambourinent pour sortir.
Ma chambre tremble sur ses fondations, et je pose ma tête sur la poitrine de Martine pour cacher à ma vue ce monde qui remue parce qu’il n’a rien trouvé de plus amusant. Le soleil perce violemment les rideaux, et donne une teinte orangée à la pièce. Les feuilles des arbres font des ombres chinoises sur le mur, qui dansent comme un mobile.
-Je crois que je fais souvent n’importe quoi, dis-je.
-Ouais, répond-elle. C’est trop cool.
La cafetière a maintenant cessé son vacarme. Je rabats le drap, et Martine me traite d’enculé parce qu’il fait froid chez moi. Je crois que le café ne va pas suffire.
Je me lève pour aller nous servir deux tasses, et je l’entends dans mon dos qui me fait la remarque que j’ai une sacrée collection de bandes dessinées, avant de me demander si elle peut en lire une. Un peu revenu de mon ivresse, je retourne me mettre au lit avec les tasses, et cette fois je retire mon jogging.
-C’est trop cool, dis-je en sirotant mon café.
-Carrément.
Vincent est parti ce matin. Sa mère nous a appelés en pleurs pour nous dire qu’il allait chercher sa copine bloquée en plein dans les nouvelles émeutes qui éclatent en province, à cause de la grève générale de la SNCF. Le temps qu’on arrive pour le raisonner, il était déjà loin. Ce con a pris son scooter, en assurant qu’il ne risquait rien, avant de se précipiter vers l’œil du cyclone. Sa tendance à jouer les chevaliers est l’un de nos sujets de plaisanteries récurrents.
Je bâille à gorge déployée, en observant les reflets rougeâtres du coucher de soleil sur la capitale. Les passants mécontents m’observent d’un œil méfiant, sans doute à cause de la cigarette que je fume qui pollue l’air qu’ils respirent. Ou peut-être parce Xavier a garé la voiture de la mère de Vincent en plein milieu de la route.
J’explique à Martine qu’il ne s’agit pas vraiment d’un week-end à la campagne mais d’une opération de sauvetage, et elle se moque de ma tendance à tout dramatiser. C’est pas elle qui a dû promettre à une mère morte d’inquiétude de lui ramener son fils vivant. Xavier, lui, fait des allers-retours nerveux pour charger le coffre du véhicule de mille trucs inutiles qu’il emporte «au cas où l’on doive faire face à une guerre civile». J’ai envie de lui expliquer qu’on utilise pas de napalm pour réprimer les révolutions, et qu’il est inutile d’emporter des tenues ignifugées.
Le crépuscule assombrit le regard de Martine, et dessine des soucis sur son visage. Je lui explique que ce n’est pas grave, et que je reviendrai bien un jour.
-Je sais, répond-elle. Ce qui me rend triste c’est que je sais très bien que je ne t’attendrai pas.
Xavier me hurle de loin qu’il a fini de charger la voiture. J’aimerais que les gens voient le côté courageux de ce que je fais, même quand ce que je fais est stupide. Martine m’embrasse, un peu trop poliment à mon goût. J’aurais préféré plus de fougue pour un baiser d’adieu, mais c’est parce que je regarde trop de films américains.
Elle passe sa main sur ma joue avec douceur en me demandant pourquoi je ne suis jamais bien rasé, et ma réponse la fait rire. Elle me colle une petite claque au cul et je vais rejoindre Xavier à la voiture, un peu honteux. Il démarre et nous quittons Paris sans que j’aie pu dire à Martine que j’ai finalement changé d’avis.
L’autoroute s’ouvre à nous, dans la lumière incandescente, et nous emmène droit sur les flammes du crépuscule. J’ai subitement peur de ce qu’il y a derrière, et commence à comprendre l’utilité des combinaisons ignifugées.
-Pourquoi t’appelles toutes les filles «Martine»? me demande Xavier.
-Ca m’évite de les confondre entre elles.
-C’est une réponse de pédé.
En fait c’est certainement parce que j’envisage trop le genre humain par rapport à moi. Sur les panneaux d’indications de l’autoroute ont été accrochées des banderoles qui disent «marre de s’en prendre plein la gueule», et je crois que pour la première fois je pardonne ceux qui ont voté à droite.
Xavier semble en forme pour conduire de nuit, mais je m’efforce de garder les yeux ouverts pour lui tenir compagnie.
-Mec, dis-je, pourquoi on est incapable de réagir avec modération?
Il accélère imperceptiblement. L’autoroute est pratiquement déserte, et le soleil maintenant couché ne signale sa présence que par quelques nuages violets qui planent au dessus de la ligne d’horizon. C’est presque trop d’espace d’un seul coup.
Xavier n’a pas besoin de répondre à ma question.
Note: N’oublie pas que ta mère va lire ça.
Prochainement: Xavier dit qu’il est trop intelligent pour se suicider.

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