Wahiba Khiari, Nos Silences

Publié le 28 novembre 2009 par Angèle Paoli
Wahiba Khiari, Nos Silences
Editions Elyzad, Tunis, 2009.



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LES MISÉRABLES

   « Mon écriture contre son drame, mes jours contre ses nuits. Je lui cède les mots pour libérer sa vie. Je lui donne la parole pour rompre mes silences. »

   C'est de cet échange silencieux entre deux femmes – vie contre drame ; mots contre silences – que naît et se tisse le texte à deux voix de Wahiba Khiari, Nos Silences. Silences de la narratrice, silences de la sœur disparue, et derrière ces silences, tous les autres, ceux des jeunes filles dont la vie a basculé, un jour, dans l'horreur. Deux histoires se côtoient, s'accompagnent, qui se font écho dans l'alternance des voix.

   Deux voix, deux formes d'écriture et le choix de l'italique pour laisser à l'autre la place de ses mots, de sa souffrance, de sa presque mort. De son cri. La parole de l'une, l'aveu de sa vie appelle l'autre en contrepoint. À la vie de la narratrice, qui a choisi de fuir l'Algérie pour pouvoir vivre et aimer, s'oppose la vie de celle qui a tout perdu en un instant. Enlevée une nuit sous les regards effarés des siens, la sœur disparue ne cesse de hanter la mémoire de la narratrice. Mais sous sa voix surgit la voix d'autres femmes ayant subi le même sort. Enlevées, séquestrées, violées, mises enceintes par leurs tortionnaires, c'est cela qui attend chacune d'elles. C'est cette horreur-là, insoutenable, terrifiante, monstrueuse, que la narratrice a décidé un jour de fuir. Mais la fuite n'efface ni la douleur ni le sentiment d'échec lié à l'impuissance. Et la douleur a été inoculée dans la chair de celle qui a déserté son pays déchiré par l'horreur.

   Écrire, alors. Laisser les mots rendre leur tranchant aux déflagrations qui secouent les vies de l'Algérie des années 1990. Car « écrire c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit ». Cet exergue emprunté à Marguerite Duras rend compte du travail de Wahiba Khiari dont les éclats de vie qui composent Nos Silences retracent les tortures auxquelles les femmes ont été soumises dans ces années d'obscurantisme et de violences. Les voix en écho se prolongent, s'inversent, se relaient. Voix-refuge dont les vies s'entremêlent, fils de trame et fils de chaîne, habilement menés au bout du chemin. Voix émaillées de silences, pareilles à ces toiles ancestrales que la mère silencieuse tisse, cachée derrière sa seddaya. Silences nécessaires pour embaumer les angoisses et conjurer le malheur.

   Mais la composition douloureuse de Nos Silences se heurte à l'impossibilité de dire l'horreur de la réalité, à l'impossibilité d'accéder au pardon, à l'impossibilité de rendre la mémoire à l'oubli. Reste la révolte qui se dit dans un cri : « Les Misérables ! »

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli







Voir aussi :
- (sur le site des Editions Elyzad) la fiche auteur consacrée à Wahiba Khiari.



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