Ploucville (épisode 4)

Publié le 01 décembre 2009 par Cochondingue
Le bal du 14 juillet c’est l’évènement de l’année à Ploucville.
Un accordéon miteux s’époumone comme un vieux canasson asthmatique qu’il faudrait achever, des péquenots dansent la bourrée en trébuchant sur une estrade branlante, la boulangère visiblement éméchée valse avec un râteau, et mes parents ravis sautillent sur une musique horriblement ringarde.

Moi je suis assise sur le banc des vieilles filles et je compte bien m’enraciner là jusqu’à la fin de la soirée. A ma gauche Jeremy fait des bulles de chewing gum. Ca me gonfle d’autant plus qu’il squatte les trois-quarts de mon banc. J’ai beau lui dire que c’est le banc des vieilles filles, et que comme son nom l’indique il est exclusivement réservé à mes congénères et moi-même, infortunées laideronnes, boutonneuses, gueules en biais ou femmes troncs ; mais il ne veut rien savoir et il reste prostré là, muet comme une tombe. Impossible de me morfondre tranquillement dans mon coin... Sans compter qu’à chaque fois que l’accordéoniste prend une pause pour se saouler de picrate et repartir sur un air encore plus faux qu’avant, nos parents se succèdent pour nous convaincre de danser, comme si de nous voir assis sur ce banc était encore plus humiliant pour eux que pour nous.

- Lucie, tu ne vas pas faire tapisserie toute la soirée ! Me lance Gérard Poinsard. Tu m’accorderas bien cette danse ! 
- Merci, mais sans façon.
- Voyons, c’est un crime de rater la danse des canards !
- Je crois que j’y survivrais.
- Ne sois pas si coincée, viens t’amuser, on dirait qu’on te traîne à l’échafaud !
- L’échafaud au moins abrégerait mes souffrances.
- Et toi Jeremy ? Tu comptes rester longtemps en position fœtale ?
- Euh… C’est que je me sens un peu ballonné, j’ai les intestins en vrac. Les hot dogs ont du mal à passer, je crois.
 
Gérard Poinsard, la mine consternée, a finalement rejoint les autres, en se secouant le bas des reins et en faisant coincoin.

- Mon père n’abandonnera jamais, a soupiré Jeremy, il reviendra encore et encore, il nous aura à l’usure. Il est coriace. La guerre psychologique, il connaît. C’est un ancien Béret vert, vétéran de la guerre du Vietnam.
- Whaouh, t’es sûr ?
- Euh, pas vraiment. Mais en tout cas, il connaît les dialogues de Rambo par cœur.
- Ah oui, effectivement ça fait peur…
- Il y aurait bien une alternative à son harcèlement moral…
- Fuir ? Je vote pour.
- Non, danser tous les deux par exemple, m’a répondu Jeremy, la tête enfoncée dans les épaules.
- Tu rêves !
- Et ensuite nous aurons enfin la paix.

Entre deux maux j’ai cru choisir le moindre en acceptant quelques pas de valse, mais quand je me suis retrouvée enserrée dans les bras de Jeremy, qui de peur de m’écraser les pieds, restait totalement immobile et me fixait d’un air dangereusement concupiscent, j'ai réalisé que le pire était à venir.