L'Eglise et l'euthanasie (3)

Publié le 01 décembre 2009 par Hermas
Nous achevons de reprendre les articles déjà publiés sur Hermas.info sur ce sujet toujours d'actualité.

Dans deux précédents articles, nous avons souligné, au travers de la définition donnée de l’euthanasie par le Dictionnaire de l’Académie française, deux confusions couramment répandues et entretenues : celle qui consiste à identifier l’acte de mort à des actes visant uniquement à suspendre des traitements inutiles [Ici], et celle qui consiste à identifier cet acte à une simple assistance au suicide, dont l’intention supposée miséricordieuse aurait pour effet de décharger le praticien de toute responsabilité, tant pénale que morale [Ici]. Il en est une autre, pour achever cette rapide étude, qu’il convient de dissiper. 

   Troisième confusion.- Cette confusion, à dire vrai, n’est pas exprimée par la définition évoquée. Elle est en revanche introduite par la problématique actuelle, laquelle, usant des ambiguïtés ou des contre-vérités qui ont été examinées, et que favorise ladite définition, cherche à suggérer qu’en l’état d’une maladie incurable, de souffrances intolérables et d’une déchéance physiologique, la seule réponse à apporter, ou, en tout cas, la seule digne d’être proposée au malade (ou de lui être imposée) est l’euthanasie. La mort douce et heureuse, par le meurtre aseptisé.

 
   Très significativement, M. Hollande, le 12 mars dernier, invoquait, pour en justifier le projet socialiste de Mme Royal, le « 
droit fondamental à vivre et à mourir dans la dignité ». Corrélativement, il soutenait que les personnes traduites en justice jusqu’ici pour avoir provoqué cette mort n’avaient « fait que leur devoir ».

 
   Pourquoi faut-il que ces débats ne quittent jamais le terrain de l’hypocrisie et de l’ambiguïté ? Si l’on parle de « droit à mourir dans la dignité », cela signifie que le malade appelle de la part de ceux qui ont vocation à l’entourer, praticiens ou familles, jusqu’à la fin de sa vie, laquelle est le seul terme de ses droits, le plus total  et le plus absolu des respects pour la personne intégrale qu’il ne cesse pas d’être. Au lieu de cela, les chantres de l’euthanasie entendent affirmer que la dignité évoquée exigerait – puisqu’on parle de « devoir » – la précipitation de la mort.

 
   Il est patent que le mot « dignité » n’a pas le même sens dans les deux cas, alors qu’ils sont tous deux justifiés par la “compassion”, au sens elle-même ambivalent. Pour les partisans de l’euthanasie, le malade perd sa dignité parce qu’il se dégrade, parce que son corps se désorganise, qu’il s’enlaidit, qu’il souffre. « Mourir dans la dignité » revient alors à mourir sans cette souffrance, sans que cette dégradation, déjà trop avancée, suive son cours et atteigne son terme. La « mort heureuse et douce » est celle qui fait l’économie de ces accessoires de la mort. Elle permet d’apporter la mort non comme une soustraction de vie mais comme un don, celui d’une mort sans œuvres de la mort, en quelque sorte sans (trop de) corruption. La mort avancée, provoquée – Mme Royal étant favorable à une euthanasie dite “active” – serait l’acte rédempteur qui sauve, par la main de l’homme, la dignité menacée du malade.

 
   Cette conception de la dignité du malade ouvre de profondes interrogations éthiques. Elle est totalement étrangère à la vision chrétienne de la compassion et de la souffrance. La dignité de l’homme, pour le chrétien, est inséparable de l’image et de la ressemblance divine qui sont en lui. Inséparable aussi de la finalité inscrite dans sa nature, celle d’une créature, faite par Dieu et pour Dieu, dans et au-delà de ce monde. Inséparable de l’amour dont il est l’objet depuis son ouverture à la vie, amour créateur et amour rédempteur. La seule chose qui fasse perdre à l’homme sa dignité, ce n’est pas la souffrance, ni la maladie, ni la dégradation physique ou la mort, c’est le péché, qui est une forme de mort qui coupe l’homme de sa finalité et de cet amour. Compatir, c’est étymologiquement “souffrir avec”, s’unir par amour à une souffrance qui habite une vie sacrée, elle-même en devenir. Compatir, c’est entrer dans une communion mystérieuse de destin, qui n’enjolive pas l’horreur de la mort ou de la souffrance, auxquelles tout homme naturellement répugne, mais qui lui en reconnaît le sens : celui d’une participation au mystère pascal du Christ. « Mourir m’est un gain » dit l’Apôtre, non pas comme un terme ou un couperet qui achève une vie vaine, mais comme « le commencement et le chemin d’un changement vers ce qui est meilleur. » En ce sens elle est « quelque chose de bon » dit saint Grégoire de Nysse.

 
   Le débat sur l’euthanasie, au fond, oppose deux conceptions du monde, deux conceptions de la vie, deux conceptions de la souffrance, et deux conceptions de la mort. Celles auxquelles nous sommes attachés par la foi, l’espérance et la charité, nous interdisent absolument de communier de quelque façon que ce soit à une idéologie de mort, qui nie la réalité totale et objective de l’homme pour l’enfermer dans les limites sans espoir de ce monde. Pour nous, chrétiens, la mort n’est pas un couvercle de bronze qui vient étouffer une vie déjà vacillante chargée de maux, une vie devenue inutile, sans rendement, sans jouissance, sans avoir et sans perspectives. C’est un passage, redoutable, certes, à bien des égards, mais qui donne tout son sens à chaque minute de notre existence comme à chacune de nos grandes décisions. C’est la pensée même de cette mort, disait Montaigne, qui oriente la liberté. C’est la raison fondamentale pour laquelle le malade doit, non pas en être frappé, d’une manière ou d’une autre, mais y être accompagné, jusqu’au bout, avec un infini respect.

 
   C’est une indignité sans nom que d’affirmer dès lors que l’euthanasie serait la seule alternative à l’acheminement douloureux vers la mort, ou qu’elle lui serait seulement une réponse pertinente. Nous avons déjà suffisamment évoqué, à plusieurs reprises sur ce blog, l’existence des soins palliatifs, pour ne pas y revenir (1), comme aussi la négligence dont ils sont objectivement l’objet de la part des pouvoirs publics et de ceux-là qui proposent l’euthanasie comme une solution nécessaire. Qu’il suffise ici, au terme de cet examen, de constater deux choses. La première est que toute la problématique de l’euthanasie (2) baigne dans la confusion et l’ambiguïté les plus totales, jouant tant sur les mots que sur les sentiments, pour finalement abuser les citoyens, objectivement, sur la réalité de ses enjeux. La seconde est qu’elle reçoit, de la part des principes chrétiens, des réponses tout à fait claires qui la situent dans une culture de mort totalement étrangère à une vision chrétienne du monde et absolument incompatible avec elle.

Pierre GABARRA

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(1) Cf. en particulier [Ici]. Sur la question des soins palliatifs et des difficultés qui s'y rapportent, on pourra consulter le site pallianet [Ici]  et la liste de ces sites référencés [Ici].

(2) Rappelons, pour mémoire, que l’euthanasie a été explicitement prévue par le programme électoral de Mme Royal. M. Sarkozy a manifesté qu’il y était favorable lors de son discours du 11 février, encore que le passage concerné ait été masqué dans le texte en ligne du site de l’UMP. La question a été quelque peu esquivée par M. Bayrou, qui s’est borné à la renvoyer aux relations du malade et du médecin, en indiquant – ce qui est déjà beaucoup – qu’il s’en tiendrait à la loi actuelle, ce qui est aussi le cas de Mme Buffet. MM. Le Pen et de Villiers sont résolument contre. Mmes Voynet et Lepage, et MM. Bové et Besancenot sont favorables à la dépénalisation de l’euthanasie.