Ophélie Jaësan, Iceberg memories

Publié le 06 décembre 2009 par Angèle Paoli
Ophélie Jaësan, Iceberg memories, roman,
Actes Sud, Collection un endroit où aller, 2009.



Lucio Fontana
Concetto spaziale, 1960
Huile sur toile, 166 x 90 cm
Museo di arte moderna e contemporanea
di Trento e Rovereto
Source


ROUGE LACÉRATION

  « Tous les détails comptent ». Tous, depuis le Concetto spaziale (1960, Rovereto) de Lucio Fontana choisi pour la jaquette de couverture, écho à « la toile lacérée » qui orne le mur du salon d’Augusto Ortega. Tous, depuis le romancier argentin Ernesto Sábato - à qui est emprunté l’exergue sur lequel s’ouvre le roman polyphonique d’Ophélie Jaësan, Iceberg memories ―, écho paratextuel au personnage d’Ernesto Sábato. « Tous les détails comptent » pour Mona. Jusqu’au « papier beige et rose, jauni » qui recouvre les murs de la chambre dans laquelle elle se trouve. Jusqu’au « miroir ébréché » abandonné là sur un rebord de cheminée, qui renvoie à ce vide incompréhensible sur lequel se porte l’effort de mémoire de Mona.

  Livrée aux hallucinations cauchemardesques qui l’assaillent – ces visions terrifiantes qui continuent de lui arracher des cris pendant son sommeil –, Mona tente péniblement, en s’arrimant désespérément aux objets qui l’entourent, de reconstituer les événements auxquels elle a été confrontée. Remontent alors, à la surface de sa mémoire, les souvenirs glacés des sévices qu’elle a subis. Torture. Viol. Engloutissement. De la terreur qu’elle a vécue. Attentats. Disparition de sa sœur Luisa. Enlèvement d’Ernesto, le compagnon de Luisa. Luisa et Ernesto, Augusto et Mona. Tous quatre opposants au régime dictatorial de l’Argentine des années noires.

  Quatre voix s’entrecroisent et se relaient pour ramener à la surface, par-delà trente ans de silence, une mémoire familiale lourdement meurtrie, saccagée. Chaque voix à tour de rôle rejoint le devant de la scène pour prendre en compte, à travers sa propre histoire, le poids du passé et de l’autre. Le poids de la mort. Les voix des femmes s’entrelacent autour de celle, quatre fois récurrente, de Mona, pilier du roman et point de rencontre des récits de Luisa, de Katia et de Lisa. Ainsi, chaque voix reconstitue et reconstruit l’histoire dont toutes quatre sont issues, à deux générations d’intervalle.

  C’est avec la voix de Mona que s’ouvre Iceberg memories. Mona, qui occupe le centre du quatuor qu’elle compose avec sa sœur Luisa et avec Katia et Lisa, ses filles. Les voix verticales alternent ainsi avec les voix horizontales. Passé et présent se confondent, tressant autour de chacune des femmes son réseau serré de tragédies et de fêlures, de silences oppressants et de terreur. La voix de Luisa ramène les événements longtemps en arrière et s’éteint sur « l’heure arrêtée » de l’enlèvement d’Ernesto. La voix de Katia, qui revient sur le passé de sa mère, confie : « Je connais mal ma mère, son enfance argentine, l’histoire de ses parents, de sa rencontre avec mon père ». Katia qui conclut, quelques pages plus loin : « Nous n’en aurons jamais fini avec le passé. Avec les morts, les démons. Aucun exorcisme, aucune psychanalyse, aucun médicament ne pourront les faire déserter nos corps. » C’est aussi ce que dit Lisa, Lisa la fugueuse, qui ne trouve ailleurs, ― jusqu’à Buenos Aires où elle se rend, en quête de réponses ―, que « son éternelle absence ». Lisa qui sait que « les morts reviennent, mais pas seulement les morts, les vivants aussi ». Qui « reviennent pour obtenir des réponses » et « leurs regards sont comme des coups ». Lisa qui connaît par cœur la Quinzième poésie verticale de Roberto Juarroz, dont le recueil-talisman lui a été offert par sa mère. Lisa qui comprend ― trop tard, au moment où elle apprend la mort de son père ― le combat qu’ont mené ses parents, « dès 1973, après l’avènement de Cámpora, avec les Jeunesses péronistes ».

  C’est aussi avec Mona que se clôt le roman. Mona dont la mort d’Augusto a ramené auprès d’elle ses deux filles. Mona qui vient de mettre le feu à toutes les feuilles qu’elle a noircies de ses phrases. Dernier geste inventé pour conjurer le passé et rompre définitivement les fils qui la relient à l’Argentine de sa jeunesse. Et enfouir ainsi, avant de mourir, « le silence assourdissant » qu’elle porte encore en elle.

  Un très beau quatuor, rouge lacération, très abouti. À la fois prenant et bouleversant.

Angèle Paoli
D.R. Texte angèlepaoli



OPHÉLIE JAËSAN


Image, G.AdC

Voir aussi :

- le site d'Ophélie Jaësan ;
- (sur Terres de femmes) Ophélie Jaësan, Le Pouvoir des écorces (note de lecture) ;
- (sur Terres de femmes) Ophélie Jaësan/Une branche de bois vert (poème inédit) ;
- (sur Poezibao) un extrait du recueil La Mer remblayée par le fracas des hommes (Prix de Poésie de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet 2006).



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