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L’aînée terminait de ramasser les cerises rouges qu’elle avait découvert non loin de la route lorsque l’appel terrorisé d’Alissa lui parvint. Aussitôt elle laissa tout tomber et courut à perdre haleine vers le haut du talus qui masquait à sa vue le chemin en contrebas. Ce qu’elle vit alors en arrivant là lui glaça le sang.
Alissa se débattait comme une diablesse, mordant et griffant, pour échapper à l’homme de haute taille qui portait Abby sur un bras et l’entraînait de l’autre vers le fiacre immobile non loin de l’arbre où ils avaient trouvé refuge. Une jeune femme richement habillé se tenait à côté de ce dernier, penchée vers Adam à qui elle semblait parler.
Une lueur terrible étincela dans le regard de France. Elle sauta agilement sur la route et d’un bond arracha Alissa à la main gantée qui la tenait. Surpris par l’attaque, l’homme se retourna. France recula d’un pas, protégeant sa petite sœur de tout son corps, et le fixa férocement, ramassée, sauvage, tendant vers lui la lame menaçante de son couteau :
« Rendez-moi Abby ! Tout de suite !
- Du calme, petite ! Dit-il. Nous ne vous voulons aucun mal, crois-moi. Tu vois ma maîtresse là-bas ? L’enfant est malade, la duchesse souhaite simplement l’aider. Les deux petits n’ont pas compris et se sont affolés. Tu me parais intelligente et raisonnable. Fais-moi confiance. Je t’assure que c’est pour le bien de l’enfant. »
France plissa les paupières. Ses yeux noirs, brillant de colère et d’inquiétude tout à la fois, allèrent d’Abby gémissante et grelottante, à cet homme au faciès plutôt engageant. Sans répondre, elle se détendit et sa main porteuse de l’arme s’abaissa. Lewis comprit qu’elle ne tenterait rien, et se remit en marche. France, Alissa cramponnée à la taille, le suivit, en prenant soin de garder une certaine distance entre lui et elles deux.
Quand ils arrivèrent près du fiacre, Adam courut se réfugier auprès de sa sœur aînée, livide d’angoisse. France, farouche, ne quittait pas Abby du regard, surveillant les moindres faits et gestes des étrangers, suspicieuse quant à leur intérêt subit pour eux.
La duchesse, visiblement bouleversée, prit la petite fille délirante dans ses bras :
« Pauvre petit amour ! Balbutia-t-elle en la berçant tendrement. Tu vas guérir, je vais faire venir le meilleur médecin du comté. Chère petite ! Que le ciel soit remercié de m’avoir fait prendre cette route ! »
Elle couvrait l’enfant de baisers et souriait, visiblement en proie à une émotion très intense.
Adam et Alissa, blottis contre France, se regardèrent avec stupéfaction. Toute trace de frayeur avait disparu de leur visage. En réalité ils ne comprenaient ce qui se passait et jetèrent le même œil interrogateur à leur aînée, cherchant la signification de tout ceci.
Mais France ne laissait rien paraitre de ce qu’elle pensait ou ressentait. Sombre, elle ne bougeait pas un cil, fixant l’aristocrate. Ni Adam ni Alissa n’auraient su s’expliquer la bizarre expression formant un y à l’envers au coin de ses lèvres.
Tout à coup le cocher vint s’agenouiller devant eux et chercha le regard de la brune petite fille.
« Elle a perdu son enfant voilà deux semaines, chuchota-t-il comme s’il avait peur qu’elle n’entende. C’était une fille… du même âge qu’Abby. C’est pour cette raison que… »
Brisé, il ne put achever. France ne fit aucune remarque et ne lui donna pas l’occasion de croiser son regard comme il le souhaitait. Elle s’avança simplement vers la jeune femme et leva vers elle deux grands yeux brillant de fermeté :
« C’est ma sœur ! Déclara-t-elle, d’un ton sec.
- Non… Non, je t’en prie, laisse là moi ! Implora la duchesse en resserrant son étreinte autour du corps d’Abby. Elle est si petite… Tu veux bien me la laisser ? Regarde, elle s’est apaisée… Elle a besoin de soin, je l’aimerai très fort, tu sais… »
France ne répondit pas. Elle se contenta d’hausser les sourcils avec une sorte de pitié et se détourna pour revenir auprès de son frère et sa sœur.
« Nous allons vous emmener au château ! Soupira Lewis tristement. Je vois que vous êtes tous les trois fatigués et bien affamés. Vous vous reposerez et mangerez tout votre saoul, d’accord ? »
Comme France demeurait soucieuse, il ajouta doucement :
« Abby a besoin de soin. Madame la duchesse est prête à lui en donner… et à cet instant, personne ne pourrait lui enlever l’enfant des bras. Tu ne veux pas quitter la petite, n’est ce pas ? »
France le dévisagea avec perplexité. Elle savait que la décision lui appartenait. Adam et Alissa la suivraient. Mais France avait perdu toute confiance en ses semblables depuis… Pourtant, contre toute attente, elle dit :
« D’accord ! »
Et s’éloigna pour ranger leurs affaires restées sous l’arbre. Adam et Alissa s’illuminèrent comme une trouée de soleil, tressaillant de plaisir à la perspective de manger enfin à leur faim, et coururent après elle.
Blottis les uns contre les autres dans un coin du fiacre aux coussins en soie, les trois enfants observaient avec un mélange de crainte et d’étonnement le comportement surprenant de la duchesse à l’égard de leur petite sœur. Sans se préoccuper de leur présence, elle la tenait toujours étroitement serrée contre sa poitrine et ne cessait de l’embrasser, caressant ses joues et ses longs cheveux blonds tout emmêlés en chantonnant une douce berceuse.