# o8 — COPIER / COLLER

Publié le 07 janvier 2010 par Didier T.

Vraiment, être une “grande personne”, quel pied.
Être grand, ce n’est pas rien. C’est la liberté, nous dit-on quand on est petit.
Mais avant d’arpenter les belles terres idylliques de l’âge adulte pour y savourer au quotidien son défilé d’horloges pointeuses et autres “circulez, y’a rien à voir!”, obligés nous sommes tous de d’abord se supporter les vilénies de l’enfance, le drame des bonbecs collés au fond des poches, la tronche du défenseur de Sochaux qui manque pour finir l’album Panini, l’horreur de ne pas savoir qu’un jour comme papa on conduira une plus ou moins belle voiture, le petit David qui chiale sa mère qu’il a perdu toutes ses billes à la récré, la réserve de marrons à balancer sur la gueule du fils du prof, les dessins animés à la télé, la limonade au frigo, les pièges pour attraper des moineaux qu’on n’attrape jamais, les expéditions punitives contre les traîtres, les mercredi qu’on rentre dégueulasse la morve au nez et le froc craqué avec les coudes râpés et un gouffre à l’estomac à en finir d’un coup le pot de Nutella, les “ah ben je sais pas, non, m’man, j’te jure, elle a dû oublier, la maîtresse, mais non je te jure je l’ai pas eu mon bulletin de notes, ah ben je sais pas, peut-être demain”... tous ces esclavages inacceptables. Une vie épouvantable d’asservissement. Qu’attend le ‘Front de Libération des Morveux’ pour lancer une grande offensive émancipatrice, histoire de nous remettre tout ce petit monde irresponsable dans le Droit Chemin de ‘la joie par le travail’?
L’enfance.
N’empêche que des fois, quand on est môme, on se comporte vraiment trop nul. Enfin, vous je ne sais pas, mais moi... quand je repense à certains actes que j’ai commis quand j’étais jouvenceau innocent je grouille de honte, et même d’effroi pour trois cas trop bien précis. Pourtant, vous voyeriez des photos de ma petite pomme en début d’école primaire, un vrai angelot de la chapelle Sixtine. D’ailleurs, quand j’avais six ans, tous les gens qui ne me connaissaient qu’un peu disaient à peu près la même chose: “il est trop mignon, ce gamin”. En bonne petite râclure égocentrique comme le sont la plupart des lardons de cet âge-là j’étais bien content d’entendre ça, évidemment, ça me faisait total bicher le “il est trop mignon, ce gamin”. Mes parents, par contre, eux, je voyais bien que ça passait moyen le “trop mignon”, mais ils ne perdaient pas leur temps à contester les laudateurs, sans doute préféraient-ils économiser leur énergie pour affronter le Côté Obscur de la Force Trop Mignonne —enfin bon, je ne sais pas, je suppute comme tout un chacun, et au fond ce n’est pas mon problème, ce fut le leur (après tout, mon paternel n’avait qu’à sortir couvert le soir où il m’a mis en chantier, alors ensuite qu’il assume les conséquences de ses débauches si peu chrétiennes, c’est bien le minimum républicain).
Des actes que j’ai commis à cet âge que l’on dit tendre, il y en a trois que plutôt que de les avouer de mon vivant je préfèrerais encore qu’on me filme au Præsidium du Comité Ventral en train de chanter l’Internationale bras-dessus bras-dessous avec un marxouille-léninien-alzheimerien ou si peu. J’étais petit, voui, mais quand même, à chaque fois que j’y repense à ces trois agissements ignobles je ne comprends pas... c’est pas possible que ce soit moi, et pour deux d’entre-eux avec préméditation stratégique en plus... dé-li-bé-ré-ment calculé, en pleine conscience des conséquences, obtenant le sale résultat escompté... mais comment j’ai pu?... Aujourd’hui je serais incapable de commettre le dixième de ça, même en tête à tête avec Adolf Hitler attaché sur une chaise. Pourtant je l’ai fait —“il est trop mignon, ce gamin”. Je ferme les yeux et c’est là, Freddy peut aller se faire manucurer ses griffes de la nuit. Des actes aussi inavouables que prescrits, la banalité du mal à dents de lait —si l’enfer existe, ça fait plus de trente ans qu’une planche à clous incandescents attend le coup de tampon au bas de mon permis d’inhumer. Mais bon, à des degrés variables chacun possède un peu de ça bien rangé dans une vieille case qu’il suffit d’une locution pour la retrouver dans l’état où les années l’ont laissée —“trop mignon, ce gamin”.
Christelle, par contre, c’est autre chose, c’est juste minable, c’est donc racontable.
# o8 — COPIER / COLLER
J’avais 6 ans. Christelle aussi. On était dans la même classe de CP. Ce n’était pas une grosse mièrelu, la Christelle, ça... et je suppose que c’en est pas devenu une depuis. Mais bon, pour se respirer une existence supportable on n’est pas obligé de découvrir l’Amérique alors j’espère pour Christelle qu’elle vit une vie où elle y trouve à peu près son compte —ce qui est vraisemblable.
À 6 ans, déjà, Christelle, sur le plan cognitif on voyait bien qu’elle peinait dans les côtes —problèmes d’embrayage ou de dérailleur, c’est pas juste mais c’est comme ça. Et je ne sais pas pourquoi mais en classe la maîtresse l’avait collée assise à côté de moi, la Cricri, tous les deux sur un petit bureau avec le trou en haut à droite que je me suis longtemps demandé à quoi ça servait. On apprenait à écrire et tout ça, avec la pédagogie de l’époque. Et forcément, plus on avançait dans l’année et plus ça devenait corsé pour la queue du peloton... et plus Christelle transpirait en danseuse juste devant la voiture-balai, vélo of course dix vitesses. Alors plus l’année s’écoulait et plus elle copiait sur moi, la Cricri qui cherchait à s’en tirer. Et ça me gavait grave, qu’elle copie sur moi. C’est idiot, je sais bien, j’aurais dû m’en cogner qu’elle copie sur moi. Mais les petits enfants, c’est bizarre comment ça fonctionne. Aujourd’hui, Christelle, si elle copiait sur moi j’aurais tendance à pousser mon cahier vers le milieu de la table pour pas qu’elle s’use trop les cervicales. Mais à 6 ans, c’est fou comme on peut se montrer psychorigide sur certains trucs.
J’ai donc subi la copieuse crescendo pendant des mois. Et puis vers la fin de l’année, au CP on a franchi un nouveau palier pédagogique dans l’apprentissage de l’écriture —pour la queue du peloton, un col classé hors-catégorie à grimper avec deux roues crevées et plus une goutte de flotte dans le bidon. Pour illustrer ce nouveau palier pédagogique la maîtresse nous donnait comme exercice une feuille ronéotypée avec des petits dessins, à charge pour nous de marquer dessous ce que ça représentait —neuf dessins par feuille, oui, neuf, trois fois trois, je m’en souviens trop bien, genre ‘une poule’, ‘un crayon’, ‘une tasse’, ‘une fleur’. Un vrai Tourmalet pour la Christelle qui, hé bien, s’est mise à translater direct ce que j’écrivais sous chaque dessin. Et bon sang, qu’est-ce que j’en avais ma claque de ce piratage. Même le soir dans mon lit ça me travaillait, je rêvais de l’embrocher la Christelle, “trop mignon, ce gamin”. Et puis un jour, dans j’ai oublié quelles circonstances m’est venue une idée digne de Charles Pasqua... et trois décennies plus tard je me mets à genoux et vas-y Christelle, fouette! fouette! fouette encore!
La fois d’après où la maîtresse nous a donné sa feuille ronéotypée avec ses neuf figures de chien ou de seau à écrire le nom dessous, j’ai profité du temps infini que mettait Christelle à coller cette pauvre feuille à peu près au milieu de la page dans son cahier pour, en douce, découper la mienne de feuille et vite fait recoller incognito mes petits dessins dans le désordre au milieu de la page dans mon cahier à moi, faisant bien gaffe à la régularité des alignements. Oui, oui, je sais... oui. Oui, d’accord... la langue française possède un mot très précis pour qualifier l’auteur d’une telle entreprise, même qu’il commence par ‘en’ et qu’il finit par ‘ré’, ma foi. Allez, Christelle, frappe! Frappe plus fort! Pardon... pardon...
Quand bien même devrais-je contre tout bon sens pulmonaire et hépatique griller Claude Lévi-Strauss en longévité, toute ma vie je me souviendrai du regard de la maîtresse quand elle m’a rendu mon cahier le lendemain, avec à côté Christelle qui louait le Seigneur comme une catholique aveugle rentrant de Lourdes en faisant taper sa canne blanche sur le trottoir devant elle.