14 janvier 1878/Naissance de Victor Segalen

Publié le 14 janvier 2010 par Angèle Paoli
Éphéméride culturelle à rebours


     Le 14 janvier 1878 naît à Brest, au 17 de la rue Massillon, Victor Ambroise Désiré Segalen. Fils de Victor Joseph Segalen et de Marie-Ambroisine Lalance, Victor Segalen vient au monde le jour même où « le transport de troupes Loire arrive en provenance de Nouméa avec à son bord quatre-vingt-un communards libérés ». « Le voyage commence ici, à Brest, sa ville natale, dans un imaginaire enfantin, devant les bâtiments de guerre au repos au Penfeld. »

    Médecin de la marine, explorateur et archéologue hors pair, sinologue et critique d’art, Victor Segalen est avant tout poète. Lorsqu’il meurt en 1919, à peine âgé de quarante et un ans, seules trois de ses œuvres ont été publiées : Les Immémoriaux, Stèles, Peintures.

    Équipée,
journal de route au « pays du réel » sera publié en 1929, dix ans après sa mort, survenue le 21 mai 1919, à Houelgoat, dans le Finistère.


9.

    LE FLEUVE DISPUTE A LA MONTAGNE d’avoir inspiré tant de poètes… Le fleuve, bien plus que la montagne, semble posséder son existence symbolique et sa personnalité. Il est simple, et part d’une source et s’en va par des détours nombreux très infailliblement à la mer. C’est du moins ce que pensaient tous les poètes, et quelques prosateurs moralistes : « Les vertus se perdent dans l’intérêt, comme les fleurs, etc. » Mais mil huit cent seize ans avant cet aphorisme, déjà périmé, un historien de la Chine prêtait à un ambassadeur cette image : « L’Eau du Fleuve vénère, et au bout de sa course, va saluer l’Eau de l’Océan. De même je viens saluer Votre Grandeur, Vaste comme la Mer. »
    Depuis lors, des voyages plus précis, ou encore des variations dans l’humidité des climats ont montré que tous les fleuves ne s’en vont pas infailliblement à la mer. Le Tarim est le drain malheureux d’un bassin clos. Nourri de sources logées dans les hautes altitudes, il inonde largement des prairies, dans l’Asie centrale, et finit lamentablement par se perdre dans les sables.
    Ceci dit, il faut reconnaître que le fleuve, bien plus que la mer, est un lieu poétique par excellence. Un poète ne s’improvise pas un marin ; ― lesquels ont déjà leurs habitudes, leur vocabulaire, leurs usages dans les mots, dans les gestes pratiques ou lyriques. Un peintre, qui happe d’un coup d’œil les manies d’un homme en mouvement, est souvent bien ridicule à saisir le gonflement de la peau de la mer, et reste longtemps impuissant à voir dans sa véritable allure, un bateau. Mais le fleuve, par son existence fluidique, ordonnée, contenue, donnant l’impression de la Cause, du Désir, est accessible à tous les amants de la vie. Là-dessus, l’ignorance marine est pardonnable. Il n’y a plus de houle ni de vents réguliers ; pas de courants plats et bleus, mais un « sens », indépendant des cardinaux, et, de toute part, des mouvements d’eaux qui tiennent bien plus du courant et du remous aérien, que de la pulsation formidable, connue, de la grande Marine.
    Le fleuve est plus moral que la mer « informe et multiforme ». On peut même, si l’on vise à son embouchure, lui prêter un « vouloir vaincre » des montagnes. Quand on le suit, ― si l’embouchure, comme il arrive maintenant, est connue, on est certain d’arriver au but avec lui.
    C’est un des points où le Réel et l’Imaginaire ne s’opposent pas, véritablement, mais s’accordent. ― J’ai dit, j’ai senti, j’ai sué déjà sur ces mots : que l’ascension trop dure n’allège plus et n’est pas un envol dans les cieux. Mais, pilotes du Yang-tseu et Poètes s’accorderont toujours sur les deux mouvements suivants : la Descente, au fil de l’eau, est un enchantement paresseux, délicat et bref, parfois périlleux au-delà de tout effort. ― La remontée « à la cordelle », le bateau halé durement par trois cents coolies maigres et nus qui piétinent, est un sport, une aventure non moins reposante pour l’habitant de la jonque, mais d’une image, d’une sensation toute différente. Qu’on fasse de ses mains l’effort ou non, le sens du fleuve est bien là : d’abord, l’eau qui mène tout, le femelle abandon de tout son corps à quelque chose de plus grand que soi, de plus long que soi, dont les secousses ne se commandent pas mais se subissent. ­Et, s’il s’agit de remontée, la domination mâle, obstinée, de l’élément eau redevenu femme et fluide, souple et fugitive, et, sur la poitrine et le bateau le bouillonnement des milliers de petites luttes, sans cesse gagnées.
    Le plus extraordinaire des visionnaires marins, Arthur Rimbaud, dont le Bateau ivre n’a pas une défaillance marine, a néanmoins passé très vite sur le Fleuve. Et pourtant, sans jamais s’être mêlé aux mariniers du Rhône, sans jamais avoir porté la vareuse et le béret, il a dit sur les fleuves, le premier mot qui devait être dit : « Impassible ».
    Comme je descendais des fleuves…

Victor Segalen, Équipée [1929], Éditions Gallimard, Collection L'Imaginaire, 1983, pp. 36-37-38.



VICTOR SEGALEN



Voir aussi:

- (sur Terres de femmes) 13 mai 1911/Victor Segalen, René Leys ;
- (sur Terres de femmes) 3 octobre 1911/Victor Segalen, René Leys ;
- (sur Terres de femmes) Victor Segalen/Perdre le Midi quotidien.



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