Magazine Journal intime

Une année de théâtre

Publié le 04 février 2010 par Tazounette

coulisses


J’allais avoir 17 ans. J’habitais dans le sud depuis toujours. Une petite ville dans l’arrière-pays varois. C’était l’année de mon bac de français. Sûrement l’année où j’ai le moins bossé. Et pour cause…

On était trois copines, tout le temps fourrées ensemble. Il y avait Alice, ma Cendrillon, la plus fofolle des trois et celle qui avait la vie la moins facile, enfin, c’était ce qui me semblait cette année-là, mais l’avenir me ferait mentir… Les parents d’Alice étaient divorcés depuis pas mal d’années. Son grand frère était partie dans l’Armée. Sa mère vivait près de Paris et avait choisi une mutation à Mayotte juste les deux années charnières avant son bac. Son père s’était remarié avec une mégère, qui n’aimait pas Alice. Le nouveau foyer a eu deux autres enfants. Des gosses horribles, élevés dans la préférence, reniant Alice autant que leur mère. Elle n’avait même pas de chambre, puisque cette année-là, oui, juste l’année de son bac de français, les deux chambres furent données aux deux garnements, elle dormait donc dans le salon, obligée de devoir prendre le moins de place possible et personne dans son camp. Ni sa mère au bout du monde, ni son frère à l’autre bout de la France. Son père n’avait même pas daigné lui payer la cantine pour manger au lycée le midi. Je me souviens qu’on lui filait nos mayonnaises en sachet et le pain qu’on avait pu récolter pour qu’elle mange au moins quelque chose. Et puis avec Stéphanie notre 3ème larron, nous avons demandé un entretien avec le directeur adjoint pour lui faire part de la situation de notre amie et elle a pu bénéficier de la caisse sociale du lycée et elle a pu nous rejoindre pour manger le midi… Cette fille était incroyable, d’une gaieté folle, drôle. Et nous, on allait lui faire un coup pendable… Honte sur nous…

Stéphanie était la timide de la bande. Jamais un mot plus haut que l’autre, toujours d’humeur égale, très douce, riant sous cape, parlant bas. Elle avait le don de m’apaiser. Elle était grande, un peu ronde, des yeux bleus marines pleins de pépites blanches, une peau blanche de cire et de longs cheveux blonds. Des traits aussi doux que son caractère. Elle était belle. Cette année-là, fut sûrement notre meilleure année. L’été d’après, des remarques fâcheuses sur son aspect « bouboule » auraient des conséquences irrémédiables. L’année d’après, l’année de son bac, elle serait plongée dans l’anorexie la plus violente. Et nous qui souhaitions l’aider lui demandions de manger ! Elle finira son année seule, par la force des choses... Son père avait accepté un nouveau job dans l’Armée, il partait toute la semaine et ne revenait que le week-end. Je pense qu’elle a été fort déstabilisée. Et je me souviendrais toujours de son jean qu’elle ne remplissait plus, des angles de ses genoux, son jean qui flottait et l’arrête des genoux qui se profilait sur une cuisse qui ne devait même plus faire l’épaisseur de mon mollet. Je me souviens de ses yeux creusés, de cette flamme vivante qui n’y brillait plus. L’empathie qui me dévorait et l’incapacité à pouvoir l’aider de quelque façon que ce fut…

C’était le début de notre année de première. Nous étions Stéphanie et moi dans la même classe. Alice était dans une classe voisine. Nous nous retrouvions à chaque pause et durant la longue pause-déjeuner. Nous avions entendu parler du « club de théâtre » du lycée et nous projetions de nous y inscrire. Nous étions bien décidées à nous y éclater toutes les 3. Nous avions bâti des châteaux en Espagne dignes des plus beaux contes de fées. Mais la réalité allait les détruire, comme la mer efface les châteaux de sable et ne laisse qu’une coulée de sable mouillé… Lorsque j’ai parlé de mon envie à mes parents, ma mère n’a pas sourit, elle avait son visage fermé, tuant tout l’enthousiasme conçu au préalable pour que tout tombe à plat et qu’il n’en reste qu’une seule chose, un pacte : « Tu peux faire du théâtre à la condition que ça ne t’empêche pas de bosser ton bac de français ». Je n’aimais pas cette façon de répondre. Ni oui. Ni non. Prends tes responsabilités et décide toi-même. Et si tu décides que oui, tu vas culpabiliser à mort dès que le travail n’avancera pas. Enfin, au moins n’ai-je pas entendu de non… La maman de Stéphanie aussi était d’accord. Alice écopa d'un oui. Pour les mercredis après-midi... 

Je ne me souviens plus des jours de réunions du club, je suppose que c’était le mercredi après-midi… Le groupe était bien fourni. Une fille de notre classe Gaelle en faisait partie. Une vraie comédienne, déjà. Mon père, pharmacien de son état, implanté dans la région depuis 20 ans, connaissait bien les gens. Il m’avait expliqué qu’elle était issue d’une famille de spectacle. Le père avait fait carrière dans les cabarets, la mère avait fait du théâtre pendant longtemps, ça remontait même aux grands-parents. Bref, elle avait ça dans le sang. Dans notre groupe, on avait aussi une certaine Anne Decis. Elle était en terminale, une longue liane aux cheveux longs jusqu’au bas du dos. Fine et d’une beauté incroyable. Des mains de pianiste, une bouche pulpeuse à damner tous les saints du Paradis (je pensais encore à cette époque, qu’il y en avait un…). La vraie beauté. Il y avait aussi Patrice, un gars de notre classe (c’était facile, on n’en avait que 3), je ne me souviens plus de son nom. Il était grand, brun, les cheveux un peu longs mais une coupe étudiée, les lunettes. Il me faisait penser à un philosophe. Je ne sais pas pourquoi, mais tout dans sa physionomie montrait une tête qui pensait dans un look farfelu. Des longues vestes en velours, un vieux cartable à main en cuir, toujours une longue écharpe. Un regard lucide et un sourire en coin. Etudiant le monde qui passait devant lui. Quelqu’un de calme et de drôle, toujours dans l’à propos. Il était aussi musicien. C’était un chouette camarade de classe. Et le théâtre lui allait comme un gant. Il y avait Marianne, une fille toute fine, grande, au visage ingrat, les boucles rousses toutes courtes sur la tête, elle était marrante, rien qu’à la regarder et elle était totalement déjantée… Une sacrée nana… Il y avait ensuite une grande blonde et une grande brune. Narcissiques à souhait. Sous prétexte qu’elles étaient grandes, elles se croyaient jolies et on n’était pas là pour les contredire. Il y en avait d’autres, mais je ne me souviens plus. Je n’ai retenu que ceux-là. Pourtant on était une petite dizaine, il me semble.

Le prof, c’était Monsieur Colombet. Un gros et grand bonhomme très amène. Parlant fort. Lunetteux, peu de cheveux, entre châtain et blond, très fins et un bide très rond. C’était un fou. Professeur de français de son état, il transpirait le spectacle. On sentait le comédien en lui et loin d’être frustré par sa condition de professeur de théâtre, il était là pour tout donner.

Nous avons rejoint la troupe lorsque l’année était déjà bien entamée. Nous sommes arrivées, Stéphanie et moi et le prof nous a expliqué en quoi consistait la pièce qu’on allait travailler. Le projet m’a botté tout de suite !

Quelques semaines avant, une soirée avait eu lieu au lycée avec le club d’astronomie : une éclipse de lune ou je ne sais pas quoi, toujours est-il que le club de théâtre y avait participé et avait fait un spectacle totalement improvisé, sur la « lune rousse ». Le spectacle avait été une réussite et le professeur envisageait d’en faire une pièce un peu plus travaillée qu’on présenterait en fin d’année scolaire pour l’ouverture du concours départemental…

L’histoire est difficile à retranscrire. L’action se passe dans un Commissariat un soir de pleine lune « rousse », après minuit. Le Commissariat est attenant à une maison de retraite. Des gens disparaissent et des personnages tous plus fous les uns que les autres vont se succéder dans ce Commissariat de quartier : Sarah Bernhardt (jouée par Anne Decis), des vampires, des nymphos, Charlie Chaplin, Cyrano et le « zinzin électromécanicopéteur » interprété par notre fou de professeur…

Le prof nous raconte son histoire de timbré et nous annonce que si on veut rejoindre le spectacle, on doit écrire nos textes, créer nos costumes, nos chorégraphies et inventer nos personnages ! Rien que ça !!!

J’écope de 3 rôles : un vieillard pour la choré des vieux de la maison de retraite qui ouvre notre pièce, un vampire avec Stéphanie comme accolyte vampirique qui viendront chercher Sarah Bernhardt pour la remettre dans sa tombe et la mèneront au cimetière dans une danse macabre, et une nympho, rejoignant du même coup la paire d’asperges aux longs cheveux, moi, toute petite aux cheveux courts, au milieu des deux gigasses, je vous laisse imaginer qui était la plus jolie des trois… N’en déplaise aux deux autres !!!! ;o)))

Stéphanie obtient deux rôles, et Alice aussi... Elles sont donc venues quelques fois à la maison pour que nous puissions écrire notre texte. Un long poème en alexandrin à dire d’une voix macabre. Le pied intégral. Le prof a tout de suite été emballé, tant par notre idée des vampires emportant Sarah Bernhardt que par notre texte méga flippant et drolatique, totalement dans l’esprit de sa pièce… Alice travailla d'arrache pied, elle put faire la première représentation mais sa belle-mère lui refusa les autres. C’est elle qui prenait toutes les décisions, son père était un poltron notoire qui pour éviter les emmerdes disait oui à tout et reniait sa propre fille pour ne pas risquer de disputes… Nous fûmes donc emputées d'une amie, d'un vampire et d'un vieillard... Mais la pièce devait tourner malgré tout... 

Il est évident que j’ai passé plus de temps à répéter mon texte qu’à bosser mon français. Il est certain que j’ai préféré rêver à ma pièce que de bosser les explications de textes et les résumés, que j’ai passé plus de temps à déchirer mon drap blanc, à y mettre des traînées rouge sang, de le traîner dans la terre et dans les cendres mouillées d’un vieux feu de jardin pour en souiller ma robe de vampire qu’à me concentrer sur les résumés et autres thèmes étudiés tout le long de l’année.


Cette année a été magique pour moi en bien des points. J’aimais la troupe dont je faisais partie, j’aimais ce prof qui nous communiquait son énergie et son amour du théâtre, j’aimais le talent de chacun (Anne D* avait ça dans le sang, comme Marianne, comme Gaëlle et comme Patrice) et on se retrouvait à faire notre max pour un projet aussi fou que déjanté.

Aucune représentation n’était totalement la même : les improvisations pleuvaient. Je me souviens d’une joute verbale entre Charlie Chaplin joué par Gaëlle et le Commissaire joué par Marianne, nous jouions sur des tables de classe qui avaient été assemblées. Certaines tables grinçaient, et elles ajoutaient à leurs phrases, la musique des grincements à propos. C’était tordant. Ou Gaëlle qui a perdu ses moustaches et qui a inclus la chose dans sa réplique dans un « J’en perds mes moustaches dis-donc ! » qui a rendu la salle hilare…

Je me souviens des trucages excellents que mettait en place notre déjanté de prof. Les fumigènes pour l’entrée des vampires, la lumière minimale, entrant sur la scène dans une danse inquiétante, le maquillage étudié, les cheveux crêpés, nos draps déchirés qui s’agitait dans la fumée. Ca devait rendre super bien !

Et puis le zinzin qui apparaissait à la fin… Notre fou de prof avec une perruque orange la coiffure montant très haut et deux tresses oranges descendant très bas, comme ces perruques usuelles au XVIIIème siècles, des espèces de fleurs plantées dessus, un babygros-shorty bleu pétant et sa ceinture haute couverte de tuyaux et de conserves et de bâtons qui faisait un bruit d’enfer, les fumigènes qui l’entouraient, la musique pétaradante qui l’accompagnait, les feux d’artifices qu’il actionnait tout en sautant et dansant et traversant la scène de tous côtés en criant des sons maboules, apparition qui annonçait la fin de la pièce, le retour à la normale dans le commissariat… Dire qu’il avait l’âge de mon père… Il y a des hommes incroyables…

Je me souviens du stress provoqué par le changement de costume et de maquillage : du vieillard au vampire et du vampire à la nympho… Lors d’une représentation, mon maquillage tenait si bien que j’ai pris beaucoup plus de temps que d’habitude et que je suis arrivée en gros, juste au moment où la première gigasse était passée, c’était à moi d’entrer, moins une et je ne jouais pas !

J’adorais le moment où je me tenais en coulisse, prête à entrer sur scène, guetter les gens dans la salle et qu’on me dise go à ce moment-là, la fuite de pipi parfois que met la trouille au ventre, ce trac qu’on ne peut pas contrôler et qui donne toute l’énergie dont on a besoin pour dire son texte et pour oublier les gens qui vous regardent…

J’adorais le brouhaha de la salle et puis le silence d’un coup, après les coups de bâtons sur la scène. Je me souviens de ma casquette de vieillard qui protégeait mes yeux de la salle juste en dessous. De mes mouvements de jambes, incertains, de ma canne et de mes bras que je soulevais difficilement… C’était une drôle d’entrée en matière, mais j’aimais bien, être là, dès que le rideau s’ouvrait…

J’aimais les trajets en bus pour rejoindre le lieu de notre représentation ; Patrice qui se mettait à la guitare et nous tous qui chantions U2, Clapton, Queen, parce que Patrice était fou de Queen.

J’aimais tellement ça. La cohésion du groupe, la création et le plaisir de donner aux gens, de les faire rire, de les surprendre.

Cette pièce n’était pas incluse dans le concours. Nous avons eu un prix d’honneur.

J’ai bien foiré mon bac de français qui m’a valu un « Ben voilà » de mon père avant qu’il ne se détourne de l’écran où mes notes mirobolantes apparaissaient en lettres clignotantes blanches : 3 à l’oral, 9 à l’écrit.


Je partais avec un retard de points pour le bac. Inutile que je compte continuer le théâtre. J’ai fait une croix dessus.

Et la vie a continué. Le saut dans les bras de mon père à la découverte de mon 16 coeff. 5 en philo. Le bac en poche au rattrapage. La fac… Les filles… Bruxelles…

Et le théâtre d’un seul coup qui me revient.

Et si… ? !?

Je crois, oui…


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