S2e07 : HOME SWEET HOME

Publié le 22 février 2010 par Elinorbird

Ce matin, quand j'ouvris les yeux à 7am, le soleil perçait déjà à travers mes épais rideaux de lin. J'avais dormi comme un loir dans mon lit bien douillet, la couette relevée jusque sous le nez. J'étais drôlement heureuse d'avoir retrouvé ma maison, avec ses odeurs, ses bruits si familiers... Rien n'avait changé si ce n'est que les arbres étaient un peu plus nus que lorsque j'étais partis et que des restes de neige étaient parsemés, ça et là, dans le jardin en bas. Je me levai et tirai les rideaux, pour tomber nez à nez avec une colonie d'oiseaux, alignés sur les branches de la glycine qui courait le long de ma fenêtre. Ils semblaient me dire bonjour, la tête inclinée, chantant en canon. Je leur souris et m'étirai... Je me sentais en joie.

Billie allait bientôt arriver pour notre petit déjeuner rituel. Je me dirigeai vers la cuisine, les pieds bien au chaud dans mes charentaises doublées mouton, le sourire aux lèvres, en pensant au festin génial que j'allais nous préparer. Il ne manquait plus que l'autre Billie, la Holiday... Je branchai mon iPod.

Moonglow by Billie Holiday

Depuis mon arrivée vendredi soir, en fanfare, j'avais été comblée de bonheur, me déplacant sur un petit nuage de légèreté, savourant chaque instant, retrouvant toutes mes habitudes new-yorkaises, sous un soleil éclatant et un ciel bleu profond. Cours de yoga, balade à vélo, grande marche au Prospect Parc avec Paige, Simon et George, qui était si content de me retrouver qu'il m'avait gratifiée d'une maxi léchouille dégoulinante... Apéro à la maison samedi soir et brunch dominical au très incontournable Mogador...

Mais j'avais surtout pris soin de faire de grandes courses au Whole Foods, et d'acheter fruits et légumes au marché, samedi matin, dès mon réveil. Mon frigo était rempli de merveilles: avocats bien mûrs, pamplemousses lourds et parfumés, haricots frais que j'avais l'intention d'équeuter plus tard pour accompagner un magnifique poulet rôti... Jus de carotte, de pomme, jus de cranberries bio... Un super plateau de fromages... Des champignons, des navets, radis, poireaux, courgettes ect... Mais ce matin, je sortis le beurre d'amende, une banane, mon yaourt bio 0%, le lait, les jus de fruits, puis j'entrepris d'attraper, dans ma cagette en bois perché en haut de l'étagère, les granolas au chocolat et le succulent Manna bread (1)...

- Eli! Mais qu'est ce que tu fais? Attention tu vas tomber! me lança Billie qui venait de passer la porte, les cheveux encore enroulés dans sa serviette humide.

- Euh! Non non... Ça va, dis-je, une main agrippée à la porte du placard et un pied en équilibre sur mon mini escabeau du siècle passé, offert par Jack, un jour de mai, alors que nous faisions les broquantes de Chelsea...

- Attends. J'arrive, me rassura Billie en s'élançant à ma rescousse, immobilisant le-dit escabeau qui commençait à trembler de fatigue sous mon poids. Pourquoi faut-il que tu perches des trucs aussi haut Eli?

- J'ai plus de places... répondis-je, ennuyée, redescendant doucement et posant enfin un pied sur la terre ferme.

- T'as bien dormi? continua Billie, me prenant le Manna Bread des mains et coupant de larges tranches.

- Mieux que ça. Je me suis réveillée avec le sourire aux lèvres. Comme figé. Je devais être en train de faire un joli rêve... Mais je ne m'en souviens plus. Et toi?

- Oui. Ça va. Mais j'ai rendez-vous avec Leo et l'avocat de Dennis ce matin. Et du coup, je dois t'avouer que je suis un peu stressée...

- Oh ma pauvre chérie... Quelle histoire...

Billie & The Pickles avait joué leur premier concert, en décembre dernier, la veille de mon départ en Europe. Un vrai succès. Malheureusement, l'histoire avait mal tournée puisque leur manager, Dennis, s'était tiré avec la recette. Jimi, frère de Billie et saxophoniste du groupe, avait réussi à le retrouver et il s'en était fallu de peu pour qu'il lui dégomme la machoire. Au lieu de ça, il avait pris sur lui et le groupe se battait, depuis, pour récupérer leur argent... Mais ils n'avaient pas été assez prudents, à l'époque, pour signer un contrat et aujourd'hui, ils avaient un mal fou à faire valoir leurs droits. Ils étaient bientôt devant les tribunaux, mais Leo, qui était avocat, essayait de négocier pour eux un accord à l'amiable...

- Et tu n'as pas envie de laisser tomber, osai-je demander à Billie, me doutant pourtant de sa réponse...

- QUOI? Mais tu rigoles Eli? C'est une question de principe. Les King ne se laissent pas entuber de la sorte! Que ça m'épuise, me ruine ou pire encore, j'irai jusqu'au bout! Dennis ne s'en sortira pas si facilement, cracha-t-elle en donnant un coup de poing sur la table de la cuisine.

- Ok ok... C'était juste une suggestion, abdiquai-je. Et Leo a pu t'aider?

- Oh oui! Il est génial! déclara Billie avec enthousiasme. Heureusement qu'il est là. Parce qu'entre Jimi qui ne sait régler les problèmes que par la force et moi qui ait tendance à manigancer des plans machiavéliques pour me venger, sans lui, nous n'en serions pas là aujourd'hui...

- Bon... Très bien... Donc tu t'entends bien avec lui?

- Oh oui! lacha-t-elle spontanément. Enfin, c'est un excellent avocat quoi, reprit-elle

- Sûrement... dis-je, pensive

- Mais d'ailleurs, raconte moi un peu ma poule, coupa-t-elle bien vite. Comment ça avance entre vous? Vous avez continué à vous envoyer des emails? Tu devais être contente qu'il vienne te chercher à l'aéroport non?

- Euh... Oui... J'imagine... C'est un drôle de sentiment tu sais... Finalement, j'ai l'impression de le connaitre sans le connaitre. Qu'il est subitement dans ma vie, sans l'être vraiment... Tu comprends?

Car depuis la soirée du 16 décembre 2009, avant mon départ, il y a avait eu pas mal de rebondissements...

***

Flash Back.

16 Decembre 2009, 2am, Chloe 81, Lower East Side, Manhattan...

- Bonne nuit tout le monde! J'y vais... Je suis épuisée... dis-je en me levant de la banquette et en enfilant mon manteau.

- Je t'aime tu sais, me déclara Billie, le doigt pointé en l'air, un oeil à Paris et l'autre à Marseille...

- Mais moi aussi ma Billie chérie, la rassurai-je en la serrant dans mes bras

Elle ne tenait presque plus debout...

- Dis donc Paige. Tu restes? Tu veilles sur elle? demandai-je, un peu inquiète

- OUI!!!! hurla-t-elle, en tournant sur elle-même, les bras en danseuse

- Zut... pensai-je, elle est dans le même état... C'est pas gagné... SIMON! appelai-je au secours. Comment tu te sens toi?

- Ça va, ne t'en fais pas. Vas-y Eli. Rentre. Je sais que tu as encore ta valise à préparer et ton histoire à écrire avant le grand départ de demain. Donc file. Je m'occupe des filles. Sois tranquille.

- T'es sur? demandai-je, me sentant un peu coupable d'abandonner l'équipe pour aller secrètement retrouver Léo...

Eh oui. Car Leo m'avait rappelé, un peu plus tôt dans la soirée, alors que j'étais sorti prendre l'air... Quand je lui avais appris que je partais le lendemain en Europe, il m'avait presque supplié de le retrouver pour boire une bière. Alors j'avais accepté... Je n'avais rien dit aux filles. J'étais trop stressée... C'était étrange ce "date" à deux heures du mat' juste avant mon départ pour l'Europe, avec un presque parfait inconnu. Quelle drôle d'idée! Mais bon, il faut dire que le champagne avait aussi aidé à me faire prendre cette décision complètement surréaliste. Et ce Leo m'avait laissé un souvenir tellement agréable que... je n'avais pu refuser.

Après avoir pris soin de sermonner ma Billie, j'étais donc sortie dans le froid, enrubannée dans mon écharpe rayée bleu et blanc et mon bonnet Cousteau. Mon short en jean était définitivement trop mini et ma gabardine marine bien trop courte... Je grelottais. Col relevé, menton rentré, je passai devant une vitrine, et pris soin de m'arrêter pour détailler mon reflet. Certes, mes bottines à talons me faisaient des jambes de rêve mais je ressemblais à un épouvantail avec mes cheveux en bataille et ma peau blanche-neige. "Peut-être devrais-je repasser à la maison pour me changer et me refaire une beauté?... Non... J'ai pas le temps de toute façon... Grrr" pensai-je. J'étais quelque peu troublée par ce rendez-vous mais surtout, je crois que j'étais contrariée. Jack était parti en catimini, un peu plus tôt, nous saluant d'un vague signe de la main et prétextant une migraine. Il ne m'avait même pas embrassée. Il n'allait pas me revoir avant deux mois et manifestement, il s'en fichait. "Grrr... Mais enfin arrête. Tu t'en fous. Tu as rencard avec une bombe qui a remué ciel et terre pour obtenir ton numéro de téléphone et tu te prends encore la tête avec Jack? C'est quoi ton problème exactement?" Je continuais à avancer, remontant Broome Street, dans la nuit glaciale... Je pressais le pas pour tenter de me rechauffer, en vain... Heureusement, j'avais rendez-vous avec Leo à l'angle de Allen et Delancey, à seulement quelques blocs de Chloe 81, pour boire un verre au White Slab (2).

Le White Slab Palace était le nouveau spot incoutournable où tous les branchouilles, artistes & co de New York se retrouvaient pour boire des coups ou aller danser et fumer des cigarettes dans le speak easy, l'arrière salle clandestine, de ce restaurant/bar suédois. Ouvert par l'ancienne photographe Annika Sundvik reconvertie en restauratrice, et rendue célèbre grâce au succès de son ancien restaurant, le fameux Good World Bar & Grill ouvert en 1999 et qui avait malheureusement fermé ses portes l'an dernier, le WSP offrait une déco épurée et industrielle centrée autour d'un long bar en granite, où tous les beautiful people se pressaient de venir parader. J'étais suprise que Leo me propose cet endroit. Il est vrai que c'était très pratique, étant juste à côté du Chloe 81, mais je n'aurais jamais parié que ce jeune homme, plutôt simple et élégant, fréquente ce genre d'endroits...

J'arrivais... Mes jambes ne savaient plus si elles devaient être de glace ou de coton... Mon coeur battait de plus en plus fort. Je respirai à pleins poumons pour me donner du courage et alors que je cherchais ma pièce d'identité dans mon sac, c'est sur mon téléphone que je tombai.

Ting ting

- Où es-tu?

(JACK!!!!?????)

Jack me stoppa net. Pourquoi me demandait-il où j'étais...? J'étais paralysée. Je ne savais que faire. L'idée me vint de ne pas lui répondre. Après tout, il le méritait. Il n'avait qu'à se soucier de moi avant... Mais il m'étais impossible de l'ignorer. Je ne pouvais pas. C'était plus fort que moi. Avant de m'engouffrer à l'intérieur, je mentis:

- Je rentre chez moi...

Je ne pouvais lui dire la vérité... Mais pourquoi après tout? J'avais bien le droit de voir Leo. Enfin... Je n'avais aucun compte à lui rendre... Le coeur battant, j'attendis quelques minutes sa réponse, devant les yeux interrogateurs du videur qui s'empressa de me demander ma pièce d'identité (3):

- ID please!

- Oui oui... Une minute. Je ne sais pas encore si je rentre... ou pas... dis-je, hésitante, les yeux rivés sur mon iphone

- Step back then

- Ok ok... Monsieur Aimable, marmonnai-je dans ma barbe, reculant sous ses ordres de tyran

Je tremblais de froid. "RÉPONDS JACK RÉPONDS !"

Mais, après avoir attendu cinq longues minutes et ne voyant pas de réponse arriver, je présentai mon ID au malabar et pénétrai dans la pénombre et le bruit du WSP. Qu'il aille se faire voir... Non mais! J'étais ravie de revoir Leo et Jack n'allait pas gâcher ça. Non. Non. Non. Je cherchais mon rendez-vous galant du regard, en vain... Et...

Ting ting

- J'arrive. Je suis absolument désolé de mon retard... Je suis là dans cinq minutes...

Leo... Leo n'était pas encore arrivé, me laissant à mes pensées et mes doutes... Oh... Et c'est à ce moment là que Jack se décida à me répondre...

Ting ting

- Tu veux passer à la maison? Maintenant... ??

***

- Eli? Eli?

- Euh oui... répondis-je à Billie qui venait de me sortir de mes pensées...

- Je dois y aller. Tu me prêtes ton séchoir à cheveux? Le mien a rendu l'âme...

- Bien sûr... Prends le. Il est dans la salle de bain...

- Bon, je file ma belle. Bonne journée. On se voit ce soir?

- Oui oui. Bonne journée ma Billie. Trop contente de te retrouver. Bon courage avec Leo et l'avocat!

- Merci! lanca-t-elle en fermant la porte derrière elle et en me laissant à mes pensées...

(1) Manna Bread, en vente au Whole Foods Market au rayon surgelé... Entre le cake et le pain, moi je prends toujours celui aux fruits et aux noix, délicieux...

(2) White Slab Palace, 77 Delancey Street, New York, NY 10002, (212) 334-0913, www.whiteslabpalace.com

(3) Dans tous les endroits où l'on sert de l'alcool (ou presque), ils font un contrôle d'identité et il faut avoir plus de 21 ans pour entrer.