Gusto de la Mort V

Publié le 26 février 2010 par Dirrtyfrank

13 :49. Lyon sous 43 degrés. Une journée peu habituelle. Exactement à 2,7 kilomètres de la gare Jean Mace. Autour de moi, mon équipe, une équipe de gueules cassées immigrées, espagnoles pour la plupart. Toute notre attention était absorbée par une emmerde de routine. Nous devions fixer un bout de rail qui avait lâché durant la nuit. Comme d’habitude, un qui creuse, un qui déblaie et quatre qui regardent. Même si j’étais le boss, je ne pouvais pas gueuler cette fois-ci. Ils avaient commencé le boulot bien avant que je ne déboule sur cette merde, un putain de sable artificiel brûlant. Je tournais le dos à la gare qu’on voyait au loin mais nous connaissions parfaitement les horaires des trains pour ne prendre aucun risque. De plus, le terrain complètement plat nous permettait de voir les monstres de ferrailles se lâcher sur nous. Tout était sous contrôle. L’un d’entre nous avait toujours un œil derrière la tête. Jusqu’au Lyon-Valence de 13 :42 qui s’était avancé sans bruit et qui n’avait pas crié garde. Pour une fois que la SNCF avait quelques secondes d’avance. Première fois que ça arrive, en tout cas de mémoire. Mes gars s’étaient accordés une petite pause, un casse-croûte à base de jambon fumé et d’oignons pourris à la main. Personne n’avait vu débouler le putain de molosse.

Je n’avais pas eu le temps d’esquiver le coup fatal du TER lancé à bonne allure. Un coup brutal, touchant mon épaule droite et me bousculant comme une vulgaire merde. Je fis un vol plané de 40 mètres. J’étais juste en train de souder maladroitement ce foutu rail qui aurait dû être changé depuis bien longtemps (‘c’est la faute au budget’ aurait dit Jean-Pierre à la direction de St Lazare – ce syndicaliste aux pauvres ambitions, qui ne pensent qu’à sucer les Chupas Chups de la direction). Mes collègues - ceux qui piochaient du haut de leurs machines usées et rouillées, ceux qui plantaient les panneaux signalétiques, ceux qui surveillaient que le travail était fait ont eu beau m’alerter du danger, personne ne put faire quoi que ce soit. Les cris ne purent transpercer mon casque antibruit. Seulement leurs yeux injectés de sang auraient pu me mettre sur la piste. A peine le temps de se retourner, et je fus propulsé par le museau de ce train de banlieue poussiéreux. J’étais sur le point de mourir mais je pouvais encore me rendre compte à quel point ma vie et maintenant ma mort avaient été banales. Même les gens parqués dans les wagons n’avaient rien vu, trop préoccupés à se remaquiller, à enlever la sueur de leur front avec leur mouchoirs immaculés, à vérifier si leur billet n’avait pas été oublié dans les chiottes de la gare, et tout cela dans les restes de volutes de leur cigarette d’avant départ.

Il est coutume de dire, lorsque votre corps se fait la belle et que votre vie s’envole, que votre conscience continue à turbiner. Et on s’accorde à affirmer que vous voyez toutes les images de votre vie défiler devant vos yeux révulsés. Votre naissance difficile, les premières années protégées dans les bras de votre mère, vos premiers émois d’adolescent boutonneux, vos peurs scolaires, vos érections molles après le mariage, la naissance de votre tribu de baveux. Tout le bordel en un éclair. Il paraît que vous voyez vos gosses grandir et tenter de vous retenir- ce qui ne m’étonnerait pas de la part de ma petite Veronica, ma plus grande. Bref, tous les moments importants de votre vie de merde. Moi, je réfute tout. Et j’en sais quelque chose, je suis en train d’en faire la triste expérience. Je suis en train d’y passer, là, juste maintenant. Et mon corps devient vraiment pesant.

J’avais toujours rêvé d’être andalou, de grandir au milieu des taureaux, de leur fureur et de leur force. J’avais voulu sentir ma peau brûler dans les grands espaces du Sud de l’Espagne, à la recherche du combattant le plus valeureux. Mais voilà, j’étais né dans un bled pourri du Massif Central et ma seule vie consistait à conserver les chemins de fer praticables et sécurisés. J’avais esquivé les plus grosses machines durant plus de 18 ans et, je ne sais pour quelles raisons, la chaleur, l’attente, la fatigue, le désespoir, j’avais failli aux consignes de sécurité. J’étais baisé bien profond aujourd’hui. Alors, arrêtez de croire toutes les conneries que les gens vous racontent. Ils ne sont jamais morts avant de se la jouer devant vous. Ce n’est pas votre propre vie que vous voyez défiler devant vos yeux mais la vie que vous auriez toujours voulu avoir.

Allongé, dans ce sable insupportable, mes pieds ne me brûlaient plus. Mes yeux étaient maintenant fermés et je voyais enfin la lumière aveuglante qui m’avait amené jusqu’ici. J’étais enfin en paix avec le monde qui m’entourait.Il faisait chaud ce jour-là dans la Plaza de Toros de Madrid. Je ne l’avais jamais vue, je n’avais jamais foulé son arène, je n’avais même pas vu de corrida de toute ma vie. Mais je sentais tout cela, juste maintenant. A l’intérieur de moi, il commençait à faire froid…et ça me faisait du bien!

(© Photo: Franck Vinchon)