S2e12 : ODE À GAVALDA

Publié le 05 mars 2010 par Elinorbird

Le problème, voyez vous, c'est que chez moi, l'enthousiasme ne dure jamais bien longtemps. Ça grimpe en flèche et PAF. Ça retombe comme un soufflé... Hier, j'étais prête à conquérir New York, aujourd'hui, je me sens à peine prête à conquérir Shaun Le Mouton (1). C'est vous dire si ma motivation est redescendue...

Pour me rassurer, je me dis que c'est la même pour tout le monde. Il y a des jours avec et des jours sans. Des jours ensoleillés. Et des jours pluvieux. Des matins où l'on se sent indestructible. Et des matins où l'on se sent destructible. Enfoui au fond du lit, la couette pour bouclier, Shaun Le Mouton pour seul allié...

BAH. Il fallait simplement se résigner...

Blackbird by the Beatles

Trainant la patte jusqu'à la cuisine pour préparer mon Marco Polo (2), j'avais machinalement branché le iPod. Les Beatles entonnèrent Blackbird...

Blackbird singing in the dead of night

Take these broken wings and learn to fly

All your life

You were only waiting for this moment to arise

Black bird singing in the dead of night

Take these sunken eyes and learn to see

All your life

You were only waiting for this moment to be free

Sur la table de la cuisine, éparpillés, mes croquis et brouillons divers, mélangés à un patchwork de post-it fluos et menaçants, énumérant la multitude de choses-à-faire...

GRAND DIEU ! TOUT ÇA !

Poncer la petite commode trouvée l'autre jour dans la rue (et qui depuis, trainait dans le couloir de l'immeuble avec un mot collé dessus: "BIRD, NE PAS TOUCHER. MERCI"), réorganiser mes livres dans ma bibliothèque (on se s'y retrouvait plus!), nettoyer le four au Décap-four (mon délicieux camembert au miel ayant débordé, provoquant une catastrophe gluante que mon Paic Citron seul n'avait pu surmonter...), acheter du Décap-Four (Grrr... Tout le monde devrait avoir du Décap-Four à la maison), déposer ma merveilleuse jupe Rykiel en laine à la retouche pour pouvoir la porter à nouveau (si possible avant la fin de l'hiver)... Et ça continuait comme ça, jusque sur le mur... Et ma table était longue, et mon mur était haut.

PFIOUF !!

Avalant une gorgée de mon thé fumant, je tentais de ne pas paniquer mais ne pus m'empêcher de me mettre une maxi pression sur les épaules (ma spécialité) me réprimandant intérieurement de ne pas m'être levée plus tôt, de ne pas avoir déjà bouclé la moitié de cette longue liste... Je décidai alors, à haute voix, de me lancer des défis et de fixer les objectifs de la journée:

"Ok. Ce soir, j'aurai préparé ma feuille d'impôts (après avoir minutieusement additionné tous mes reçus), donné à manger à Sam la Méduse car Billie était absente (deux fois), fait trois courses au supermarché (car le pot de moutarde était sur le point d'entrer en duel avec la demi-pomme-frippée), couru dix kilomètres le long de l'East River (NON. Cinq. C'est déjà bien), appelé Fleur pour donner des nouvelles, Louis pour prendre des nouvelles (ou l'inverse), mais surtout, j'aurai organisé ma semaine à venir pour éviter de me retrouver, vendredi prochain, dans la même situation d'urgence et de panique..."

Je continuais la pressurisation à mort, sentant mon coeur se serrer un peu plus chaque minute, perdant un nouveau cheveu chaque seconde et ne contastant aucune amélioration au niveau du "Motivomètre"... J'avais les idées noires. Réservoir à zéro. Besoin de carburant.

Blackbird fly, Blackbird fly

Into the light of the dark black night

Blackbird fly, Blackbird fly

Into the light of the dark black night

Blackbird singing in the dead of night

Take these broken wings and learn to fly

All your life

You were only waiting for this moment to arise

J'écoutais attentivement les paroles, "Blackbird Fly, Backbird Fly", tentant de m'imprégner du message pourtant évident et de m'en inspirer, mais j'étais pas une Blackbird moi. J'étais une Bird tout court. Ça ne prenait pas. J'avais pas envie de voler. Je ne volerai pas.

Alors, dans ces cas là, un seul remède: la Gavalda (3) !

Les post-it n'avaient qu'à résoudre le puzzle tous seuls, ce matin, j'avais besoin de retourner dans ma bulle, et de m'installer confortablement dans mon canapé, chaussettes cashmere, polaire doublée, plaid sur les genoux, bouillote dans le dos, Shaun le Mouton à droite, Sam la Méduse à gauche, Gavalda entre Marco Polo et muffin choco.

Top du top.

J'avais rouvert son Échappée Belle (4) et j'étais montée en voiture avec Garance et Simon, laissant mes soucis et ma mélancolie sur le trottoir, bien décidée à me redonner du baume au coeur, à chanter en voiture, me faire un torticolis en m'endormant sur la banquette arrière et surtout, à tailler la belle-soeur...

C'était la troisième fois que je lisais cette Échappée et je ne m'en lassais pas... Car Gavalda me faisait voyager. Gavalda m'embarquait dans ses histoires, Gavalda chassait mes idées noires...

Après la lecture d'un livre, sur la première page, j'écrivais toujours mes impressions, mes commentaires, mon ressenti. Sur celui-ci, en novembre dernier, quand je l'avais lu pour la première fois, j'avais gribouillé:

"Novembre 2009,

Une grande bouffée d'oxygène, de douceur et d'humanité. Un joli petit voyage... +++++++++++++++++++++++++++++++++++"

Ah oui! Moi je notais avec des +. Plus il y en avait, mieux c'était !

Enfournant une bouchée de muffin, je songeai à un livre qui en avait récolté des +. Mon livre préféré, qui tronait fièrement sur la plus belle étagère de ma bibli, entre mon bel oranger (5) et ma première gorgée de bière (6) pas bien loin d'un inconnu à cette adresse (7)...

ENSEMBLE C'EST TOUT (8) !!!!!!!! "Mai 2004, Une histoire d'amour cabossée. Une histoire vraie. Une histoire qui gonfle le coeur de bulles de joie qui explosent en torrent de larmes... De l'exactitude, de la bonté, de la bienveillance... ++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++ ++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++ +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++"

Et je me permets d'emprunter les mots choisis par Jean-Rémy Barland de chez Lire pour décrire ce petit bijou: "Un miracle d'équilibre entre les sentiments évoqués et les mots pour le dire".

Voilà, il avait tout résumé.

Gavalda vous faisait ressentir les choses comme personne. Gavalda empruntait votre coeur le temps de la lecture et lui injectait du bonheur, de l'honnêteté, de la fragilité. Elle avait l'art de créer un monde palpable, un monde dans lequel on souhaitait plonger, même si tout n'y était pas rose et joyeux. Parce que dans son monde, il y avait de la compréhension, de l'attention, de la douceur, de la poésie, de la subtilité, du goût, de la générosité, de la folie aussi, des mots marrants et bien choisis, des rires, des fous rires, des éclats, de joie, de voix, de sentiments...

Rien d'étonnant alors que cette magicienne du récit ait l'humilité d'écrire:

"Je suis là pour divertir, en solitude, des gens inconnus de moi. Mais bon, j'ai la faiblesse de croire que mes petites histoires sont plus subversives qu'elles n'en ont l'air. Mes personnages, si cabossés soient-ils, se tiennent toujours en marge du troupeau. Ce monde-là ne leur convient pas et ils tâtonnent vers "autre chose". Ce n'est pas à moi d'épiloguer là-dessus, mais on me demande souvent "la clef" de mon succès eh bien peut-être que c'est ça : en me lisant, certains se sentent moins seuls. Cette histoire de "bons sentiments" est l'arbre qui cache la forêt. Et la forêt, ce n'est pas des "bons" sentiments, ce sont des sentiments tout court."

Et bien moi, sur mon canapé, bercée par le ronron de Sam la Méduse qui en écrasait sévère sur mes genoux, j'aurais voulu prendre mon téléphone pour lui confirmer. Je me sentais moins seule. Plus que ça, je me sentais légitime dans ma névrose. Et comme souvent depuis que j'avais lu, les unes après les autres, les interviews gentillement partagées (9), je me surprenais à rêver...

À rêver qu'ANNA me prenait sous son aile et m'invitait dans sa cuisine, avec ses enfants, pour manger des tartines de pain beurrées et boire des chocolats chauds. Peut-être aurais-je même la chance d'échanger des cartes Pokemom avec son fils. En tout cas, j'aurais caché des playmobils dans mon sac à trésor et sa fille me crirait "Oh Bonheur". Je la regarderais, le coeur remplit de joie, le sourire aux lèvres et je me sentirais bien. Je l'écouterais partager son expérience d'écrivain, de conteuse d'histoires... Mes jambes seraient un peu fébriles parce que finalement, tant d'émotions, moi, ça m'affaiblit toujours un peu sur le moment. Mais je sais que je repartirais légère, me disant qu'encore une fois, elle avait raison cette Gavalda quand elle écrivait que "sa vraie famille, on la rencontre le long du chemin..." (10)

À rêver qu'ANNA m'inviterait à découvrir son "labo secret caché tout au fond de mon arrière-cuisine". On ferait des concours de synonymes en jetant des coups d'oeil de triche dans le dico de Bertaud du Chazaud. On parlerait à Charles et à Kate en murmurant, on regarderait un documentaire sur l'architecture, et, avec un peu de chance, elle m'écouterait lui parler de Billie King et de Charles Sigler, de Paige Miller et de Simon Edelman, mais surtout de Jack, Jack Hanks et ses névroses à lui aussi... On élaborerait ensemble une stratégie pour que Jack s'avoue enfin son amour pour moi, et on finirait par danser sur Dario Moreno, les bras en l'air et les hanches en avant...

Et dans mes rêves les plus fous, Le "Gavaldisme" serait le nouveau courant littéraire de ce vingt-et-unième siècle. Le "Gavaldisme" ou la littérature du ressenti. Et chaque jour, posant mes pieds dans les pas de Gavalda, à force de dur labeur et de beaucoup de rêverie, à force d'observation du monde, d'analyse, à force de lecture, d'enrichissement, chaque jour, un peu plus, je me rapprocherai de mon héros des temps modernes, espérant devenir une vraie "Gavaldienne".

Le ciel gris avait fait place au soleil et mon ami l'oiseau, perché sur le rebord de ma fenêtre, tenta sa chance en reprenant les paroles des Beatles: "Blackbird Fly, Blackbird Fly"... Et cette fois-ci, je ne me fis pas prier. Abandonnant Sam dans les bras de Shaun, je fonçai dans la salle de bain pour prendre une bonne douche et préparer mon envol...

(1) Shaun le Mouton, large peluche rassurante et toute douce, baptisée Shaun d'apres le très hilarant dessin animé Shaun the Sheep www.shaunthesheep.com

(2) Marco Polo, succulent thé de chez Mariage Frères www.mariagefreres.com

(3) Anna Gavalda, écrivain français, (lire la suite de sa biographie sur "professeur de français pour qui tout a basculé le jour où elle a publié son premier livre. Jusqu'à connaître la consécration avec Ensemble, c'est tout." www.linternaute.com)

(9) Sur le site de le Dilettante, Anna Gavalda partage avec nous les nombreuses interviews auxquelles elle a répondues... Une occasion d'en apprendre davantage sur cette écrivain talentueuse... www.ledilettante.com