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« Le sacerdoce, c'est l'amour du cœur de Jésus »

Publié le 19 mars 2010 par Fbruno

À mi-parcours de cette année sacerdotale qui prendra fin le 19 juin prochain à Rome, partout dans l'Église des rencontres ont lieu pour mieux comprendre les fondements de la nature et de la mission du sacerdoce ministériel. Un grand nombre de retraites sont organisées pour le clergé dans plusieurs endroits du monde. Et cette année sacerdotale va bien au-delà du cercle des prêtres et des religieux. Elle concerne tous les baptisés dans leur vocation à la sainteté. La définition du sacerdoce par le Curé d'Ars est là pour aider prêtres et laïcs à mieux saisir les enjeux de leurs missions respectives. Le prêtre, avant d'être un « homme d'Église », est « l'homme pour l'Église » afin que tous puissent exercer leur sacerdoce baptismal. Encore faut-il bien s'entendre sur les mots.

Par le Père Ludovic Lécuru

En premier lieu, ne perdons pas de vue que le but de l'année sacerdotale voulu par Benoît XVI est de « promouvoir un engagement intérieur de tous les prêtres afin de rendre plus incisif et plus vigoureux leur témoignage évangélique dans le monde ». Si l'engagement extérieur des prêtres ne fait aucun doute, l' « engagement intérieur » a-t-il donc besoin d'être revisité et renouvelé ? Tel semble être l'objectif spirituel de cette année sacerdotale. Pour ce faire, partout dans le monde, de Ars en France, à Manille aux Philippines, en passant par Lorette en Italie, des retraites destinées aux prêtres rassemblent des centaines d'entre eux, accompagnés de leurs évêques. Tous y sont profondément heureux de réaffirmer leur joie d'être prêtres, « serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu » (1 Co 4, 1), pour reprendre les mots du saint Paul qui a providentiellement préparé cette grande année sacerdotale.

Ce renouveau de l'engagement intérieur passe par le cœur du prêtre. Rappelons que l'année sacerdotale a été ouverte le jour de la solennité du Sacré-Cœur de Jésus, le 19 juin dernier, journée traditionnellement consacrée à la prière pour la sanctification des prêtres. On se souvient que c'était au cours de l'année jubilaire consacrée au 150e anniversaire de « dies natalis » de Jean-Marie Vianney, le saint Curé d'Ars. La synthèse de ces deux circonstances - solennité du Sacré-Cœur et année jubilaire autour de la figure du Curé d'Ars - se trouve certainement au centre de la définition que ce dernier donnait du sacerdoce : « Le sacerdoce, c'est l'amour du cœur de Jésus ». Cette année sacerdotale est un rendez-vous offert à toute l'Église pour que chacun de ses membres grandisse dans cet amour du cœur de Jésus. En premier lieu les prêtres, cela va de soi. Mais aussi les fidèles au service desquels des hommes ont été ordonnés « serviteurs du Christ et intendants des mystères de Dieu ».

Beaucoup de fidèles (pas tous) ont cru que l'année sacerdotale ne concernait somme toute que le milieu clérical. C'est oublier qu'à la lumière du concile Vatican II, cette année sacerdotale inclut un surcroît de conscience du sacerdoce commun des fidèles qui « exercent leur sacerdoce par la réception des sacrements, la prière et l'action de grâce, le témoignage d'une vie sainte, et par leur renoncement et leur charité effective » (« Constitution dogmatique sur l'Église », § 10). Tout baptisé, quel que soit son état de vie, est incorporé au Christ en étant agrégé à l'Église par le baptême. L'exercice de son sacerdoce baptismal consiste, comme cela vient d'être dit, à s'offrir au Père des cieux par le Fils dans l'Esprit au cœur de l'Église. Finie, on espère, l'époque où le mot sacerdoce signifiait cléricalisation des laïcs et nivellement de l'autorité ministérielle sur fond d'idéologie de lutte des classes. Sur ce point aussi le Concile est clair : « Le sacerdoce commun des fidèles et le sacerdoce ministériel, qui ont entre eux une différence essentielle et non seulement de degré [mais de nature] sont cependant ordonnés l'un à l'autre : l'un et l'autre, en effet, chacun selon son mode propre, participent de l'unique sacerdoce du Christ » (idem). Prêtres et laïcs ne sont pas en vis-à-vis, concurrents et se gênant parfois. Ils constituent l'unique Corps du Christ qui s'offre au Père pour le salut du monde. Les offrandes spirituelles de tout baptisé « offrandes vivantes, saintes, agréables à Dieu « (Rm 12, 1) nourrissent la charité de l'Église, âme de sa sainteté et de sa mission d'évangélisation. Or, « c'est par le ministère des prêtres que se consomme le sacrifice spirituel des chrétiens, en union avec le sacrifice du Christ, unique médiateur, offert au nom de toute l'Église dans l'Eucharistie par les mains du prêtre » (« Décret sur le ministère et la vie des prêtres », § 2). Il paraîtrait peu conforme à l'année sacerdotale que les fidèles, d'une manière ou d'une autre, n'en saisissent pas l'occasion pour redécouvrir le mystère de leur sacerdoce qui, sans le ministère des prêtres, demeurerait vain et insensé.

Le sacerdoce ministériel n'est pas un degré supérieur de la vie chrétienne. Si degrés il y a, ce sont ceux de l'humilité et de la sainteté. Si le contraire était vrai, alors oui ce serait une discrimination de ne pas admettre à l'ordination tous les hommes. Y compris les femmes. Le sacerdoce ministériel est l'instrument le plus parfait mis à la disposition de tous les baptisés, et le prêtre en fait partie, pour grandir dans la vocation de l'Église, membre par membre, à la sainteté. Aimer le cœur de Jésus caractérise le prêtre habité par le zèle de faire aimer ce cœur pour que s'accomplisse le sacerdoce commun de tous les baptisés.

C'est la raison pour laquelle il est toujours beau et nécessaire pour un prêtre de se souvenir des paroles prononcées sur lui par l'évêque lors de son ordination. Il était à genoux lorsqu'elles ont été prononcées. Il était devenu prêtre pour l'éternité lorsqu'il s'est relevé : « Qu'il soit un fidèle intendant de tes mystères pour que ton peuple soit régénéré par le bain de la nouvelle naissance et reprenne des forces à ton autel, que les pécheurs soient réconciliés, et les malades relevés ». Tel est réellement l'idéal du prêtre : conduire les gens au cœur de Jésus, les gens qui ne le connaissent pas encore, ceux qui grandissent en lui à la table eucharistique, tous les pécheurs et ceux qui sont malades, de telle sorte que les uns et les autres expérimentent jusqu'au fond de leur être la miséricorde divine. Un idéal capable de mobiliser toutes ses capacités humaines d'aimer et de se donner. Aux centaines de prêtres rassemblés à Ars en septembre dernier, lors de la retraite sacerdotale internationale, le cardinal Schönborn s'adressait ainsi à ses auditeurs : « Voilà mes frères ce qui donne la vraie joie. Réjouissons-nous de pouvoir être les instruments de Jésus Christ, et s'il devait nous arriver de nous prendre trop au sérieux et d'oublier que les gens nous aiment, (et même nous vénèrent) à cause du Christ dont nous sommes les instruments, rappelons-nous que pour entrer à Jérusalem, pour venir au milieu de son peuple, pour être avec les gens, Jésus s'est servi d'un âne » ! (Dans « La joie d'être prêtre », Éditions des Béatitudes, 2009, p. 25).

Conduire les gens au cœur de Jésus, telle est finalement la nature du sacerdoce ministériel selon le saint Curé d'Ars, comme d'ailleurs le véritable engagement intérieur dont cette année sacerdotale promeut la nécessité : vivre à l'école du Christ doux et humble de cœur. Cela est si vrai, que la personne de Jésus et son amour pour tous les hommes précèdent les œuvres et les actions pastorales du prêtre, aussi ingénieuses et extérieurement efficaces soient-elles. En étant configuré au Christ en vertu de sa consécration et l'onction sacramentelle, le prêtre peut agir comme lui, s'efforçant d'être « transparent » à lui, comme le qualifiait Jean-Paul II dans son exhortation « Je vous donnerai des pasteurs », (§ 15). L'être du prêtre et son agir s'unissent dans cet amour du coeur de Jésus. Être et agir demeurent bien distincts, mais il n'existe plus aucune séparation ni contradiction entre eux. Ce que le prêtre accomplit, le cœur avec lequel il l'accomplit, révèle normalement qui il est : le Christ qui vient à la rencontre de tous les hommes pour les conduire au Père.

Le prêtre ici-bas devient au bout du compte comme un acteur de ce que le Christ a accompli « pour nous les hommes et pour notre salut ». Alors, la parole de Jésus rapportée par saint Jean trouve ici tout son sens : « Celui qui croit en moi fera, lui aussi, les œuvres que je fais. Il en fera même de plus grandes encore » (Jn 14, 12). Car l'action du prêtre in « persona Christi » n'est pas moindre que celle du Christ qui a manifesté en lui-même la figure parfaite et définitive du sacerdoce de la Nouvelle Alliance, lui le médiateur parfait entre Dieu et l'humanité. Le fait que le Christ choisisse un pauvre instrument pour l'associer par participation à sa mission de salut, et que ce pauvre instrument reçoive en mains propres l'autorité de celui qui l'a choisi, est certainement une œuvre plus grande encore que celle du Christ qui, une fois pour toutes, a donné l'accès immédiat auprès de Dieu grâce au don de l'Esprit durant son ministère terrestre.

Attention à ne pas se brûler les ailes aux flammes de la présomption ou de la routine. Le cardinal Ratzinger, dans l'une de ses profondes méditations sur la spiritualité sacerdotale tirée de son ouvrage « Serviteurs de votre joie », rappelle que l'ancien rituel de l'ordination sacerdotale prévenait l'ordinant de ce à quoi il s'exposait : « Ce que vous allez entreprendre est extrêmement dangereux » (Fayard, 1990, p. 43). Texto : « sat periculosum est ». Un prêtre averti en vaut deux. S'ouvre alors le cas de conscience de tout prêtre : est-ce que j'accomplis les actes sacrés avec un amour toujours neuf ? est-ce que la proximité de Dieu ne devient pas pour moi chose banale ? ai-je le souci d'être saint ? « La cause du relâchement du prêtre, avouait le Curé d'Ars, c'est qu'on ne fait pas attention à la messe ! Hélas, mon Dieu ! qu'un prêtre est à plaindre quand il fait cela comme une chose ordinaire ». Le concile Vatican II, dans son décret sur le ministère et la vie des prêtres, avait déjà rappelé, en un passage redoutable, l'exigence pure et simple de la sainteté du prêtre : « Elle est d'un apport essentiel pour rendre fructueux le ministère des prêtres ; la grâce de Dieu, certes, peut accomplir l'œuvre du salut même par des ministres indignes, mais à l'ordinaire, Dieu préfère manifester ses hauts faits par des hommes accueillants à l'impulsion et à la conduite du Saint-Esprit, par des hommes que leur intime union avec le Christ et la sainteté de leur vie habilitent à dire avec l'apôtre : ‘Si je vis, ce n'est plus moi, mais le Christ qui vit en moi' (Ga 2, 20) » (§ 12). On notera les mots « essentiel » et « à l'ordinaire », faisant de la sainteté du prêtre non pas un plus, mais un minimum.

Tout humble qu'il fut, le saint Curé d'Ars avait conscience d'être un don pour l'Église : « Un bon pasteur, disait-il, un pasteur selon le cœur de Dieu, c'est là le plus grand trésor que le bon Dieu puisse accorder à une paroisse, un des plus précieux dons de la miséricorde divine ». Benoît XVI a eu raison de mettre en garde le prêtre contre la banalisation de son ministère en l'invitant à fonder sa vie sur la Parole de Dieu et à en nourrir son coeur. Dans son homélie de la messe chrismale du 9 avril 2009, citée en partie dans sa lettre pour l'année sacerdotale, Benoît XVI pose les questions cruciales : « Pour éviter que ne surgisse en nous un vide existentiel et que ne soit compromise l'efficacité de notre ministère, il faut que nous nous interrogions toujours de nouveau :'Sommes-nous vraiment imprégnés de la Parole de Dieu ? Est-elle vraiment la nourriture qui nous fait vivre, plus encore que le pain et les choses de ce monde ? La connaissons-nous vraiment ? L'aimons-nous ? Intérieurement, nous préoccupons-nous de cette parole au point qu'elle façonne réellement notre vie et informe notre pensée ? » C'est cette Parole qui a appelé le prêtre et c'est elle encore qui donnera toujours sens à sa vie. Tant qu'elle ne sera pas plus importante à ses propres yeux que ses initiatives et ses œuvres apostoliques, son cœur ne sera pas pleinement au diapason de celui du Christ, et le renouveau intérieur ne se fera qu'à demie mesure. Vivre de cette Parole et s'en nourrir est nécessaire pour annoncer l'Évangile de telle sorte qu'en l'écoutant, lui, le prêtre, les gens qu'il rencontre et ceux qui viennent le rencontrer, comprennent mieux qui ils sont et ce qu'ils vivent.

« Oh que le prêtre est quelque chose de grand ! s'exclamait le Curé d'Ars. S'il se comprenait, il mourrait ». Voilà qui est risqué, surtout à une époque, la nôtre, où la raréfaction des prêtres et l'augmentation de leur moyenne d'âge amène à constater une terrible précarité démographique. Mais ce n'est pas de cette mort physique dont il s'agit (encore que). Cette remarque de Jean-Marie Vianney vient confirmer la nécessaire mort à soi-même du prêtre, celle « du vieil homme qui va se corrompant au fil des convoitises décevantes pour se renouveler par une transformation spirituelle » (cf. Ep 4, 22-23). Le prêtre doit passer le premier sur ce chemin de la vie évangélique qui conduit directement du péché à la grâce, des ténèbres à la lumière et, finalement, de la mort à la vie. En arrivant à Ars, Jean-Marie Vianney fit cette prière : « Mon Dieu, accordez-moi la conversion de ma paroisse. Je consens à souffrir ce que vous voulez tout le temps de ma vie ». Plus près de nous, le Père Joël Guibert qui fut longtemps curé dans le diocèse de Nantes avant de se prendre les pieds dans le tapis du succès et d'être conduit à une seconde conversion, amène tout prêtre à comprendre dans son livre « Renaître d'en haut, Une vie renouvelée dans l'Esprit Saint » (éditions de l'Emmanuel, 2009) qu'il peut lui être facile de se faire beaucoup d'amis, mais qu'en est-il d'engendrer vraiment des disciples du Christ ? Le passage obligé de cette fécondité spirituelle est l'offrande amoureuse de soi au cœur de Jésus, en vue d'un engagement intérieur renouvelé. « Oh, que le prêtre fait donc bien de s'offrir à Dieu en sacrifices chaque matin », recommandait le saint Curé d'Ars.

« En son temps, souligne le pape Benoît XVI, il a su transformer le cœur et la vie de tant de personnes parce qu'il a réussi à leur faire percevoir l'amour miséricordieux du Seigneur ». Il l'a fait par ses catéchèses autant que par l'exemple de son amour pour l'eucharistie. La célébration de la messe n'était pas pour Jean-Marie Vianney une « chose ordinaire ». Elle supplantait tous les miracles possibles. « Si l'on disait :'à telle heure, on doit ressusciter un mort, nous courrions bien vite pour le voir. Mais la consécration, n'est-ce pas un bien plus grand miracle que ressusciter un mort ? » Les contemporains qui l'ont approché rapportent, qu'en outre, il s'arrêtait volontiers devant le tabernacle pour faire une visite à Jésus-Eucharistie. « C'est dans le silence des heures d'adoration que s'est jouée toute l'histoire du Curé d'Ars », analyse l'un de ses biographes, Mgr André Dupleix. C'est la raison pour laquelle il surprit un jour Monsieur Chafangeon devant le tabernacle, et entendit comme réponse à sa question de savoir ce qu'il faisait là : « Je l'avise et il m'avise ». Depuis, ce brave paysan d'Ars, grâce à l'exemple de son saint Curé, est cité dans le « Catéchisme de l'Église Catholique » (§ 2715) aux côtés des Pères de l'Église et des grands maîtres spirituels du christianisme. Depuis ce temps, il est devenu légitime pour un prêtre d'espérer que son exemple de vie évangélique inspire à ses paroissiens des phrases dignes d'être un jour citées dans un Catéchisme de l'Église universelle.

Ce cœur de Jésus qui définit le sacerdoce du prêtre est le même qui se laisse transpercer du haut de la croix après que Jésus a remis l'esprit (cf. Jn 19, 30.34). Il faut en déduire que pour le prêtre, l'amour du cœur de Jésus et la vie selon l'Esprit sont un même mouvement de vie et de foi. Aimer le cœur de Jésus revient à se tenir près du feu de l'Esprit que Jésus est venu apporter sur le terre. Se tenir près du feu de la Parole ; se tenir près du feu de l'Eucharistie, célébrée et adorée sans réserve ; se tenir près du feu de la miséricorde pour les autres et pour lui, alors l'Esprit enflammera cette terre en passant par le cœur du prêtre ; se tenir près de feu de la compassion de Jésus pour tout homme.

Don de soi, cœur entièrement tourné vers le Christ, amour inconditionnel de la Parole de Dieu qui parle, appelle et envoie, tels nous semblent être à l'école du Curé d'Ars, en cette année sacerdotale, le contenu de sa définition sublime du sacerdoce : « l'amour du cœur de Jésus ». Cette parole du saint Curé manifeste que le ministère ordonné et, à partir de lui, tout le christianisme, n'est pas une théorie, mais une Personne dont les prêtres constituent l'unique visage. Qu'à partir de là, cette année sacerdotale soit l'occasion pour toutes les communautés, paroissiales et religieuses, de donner au prêtre sa vraie place, de comprendre sa nécessité pour « connaître le chemin du ciel », et à porter un regard positif et plein d'espérance sur lui et sur l'Église.

« Le sacerdoce, c'est l'amour du cœur de Jésus »


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