Magazine Journal intime

J'irai pas dormir dans la machine à laver.

Publié le 18 juin 2010 par M.
L’image la plus proche est celle d’un gosse colérique. Quand je suis contrariée, je tape des poings dans les murs et pour un peu je me roulerai par terre. Pour un peu, je me ferai sauter la tête à l’ouvre-boîte. Mais j’suis pas assez vieille pour ce genre de bêtises. Quand on me dit non, j’ai envie de chialer c'est con mais je peux rien y faire, j’ai toujours aussi peur au fond que les gens ne reviennent jamais. Tout ça n’est pas tout à fait exact mais l’idée y est. Le lit est pareil à celui du vieil appartement, et je me dis : je vais le détester. Je fais la moue et je te dis : je vais tout détester. Exactement comme le gamin devant son assiette qui dit j’aime pas sans avoir goûté. Mais tu promets que c’est juste un effet du vide alors je range les armes et ravale en boitillant mes idées blafardes. Sur le muret en pierre, avec le vent qui claque dans nos habits, on parle de filles et je te demande si tu pourrais vraiment faire ça, vivre avec quelqu’un que t’aimerais juste bien. Tu réponds non sans hésiter. Puis : toi non plus. Il y a cet instant de silence bruissant. Pour le souvenir. Aujourd'hui on a chacun notre impasse et je préfère la mienne. Toi, tu demandes simplement comment je fais, pour tenir la demi-mesure. Mais c'était pas une question. A force de te parler, certains nœuds disparaissent, tu sais ce réseau de cicatrices emmêlées suppurant depuis le jour où je ne t’ai pas laissé t’en aller. Ça s’agrafe sans que j’ai besoin de forcer. Je me rends compte que ça commence véritablement aujourd’hui, ma vie sans toi. Mais ça au moins. C'est pas triste.
La fille tousse beaucoup – autant qu’elle fume, on dirait, sur le palier. Elle a les joues creuses et elle est jolie mais triste, très gentille, femme de ménage, elle ne parle pas très bien français. Elle s’appelle Maria. Elle a un petit garçon. Devant la porte de gauche, il y a un autre morveux, noir et mignon. Il joue sur la moquette avec la ventouse qu’il doit rendre à l'autre, avec son tablier fleuri. Ce sont mes nouveaux voisins, bienvenue dans le cliché. On se croirait pas chez les riches. Il y a juste des gens qui, comme moi jusqu'à nouvel ordre, traversent la cave pour aller dormir et gravissent les marches en silence. Je ne sais pas si je vais aimer habiter là, mais oui j’ai voulu tout ça : la solitude, la hauteur, le risque de mettre les pieds dans n’importe quoi. J’ai coché toutes les cases : travail, maison, école. Et je ne me sens toujours pas du tout méritante. Il me faut quoi, bordel ? Je ne sais pas si ça va me plaire, ce truc qui ressemble à une nouvelle vie. On verra, hein. On verra bien.
Je te raconte les vraies raisons de mes yeux serpillère, les méandres visqueux de mon côté sentimental. Tu sais, celui que je fais le malin à ne pas vraiment montrer. Je veux pas l’abimer. Comme t’aurais dit en rigolant : j’ai trop pris, j’ai trop donné. C’est peut être faux. Mais il y a des fois, c’est juste pas le moment pour se jeter du haut des précipices, en espérant que quelqu’un sera là en dessous pour amortir la chute. Des fois, il faut un tout petit peu plus que des envies pour risquer de se tordre le cou. Tu dis que je devrais parler et c’est la vérité, mais toute la journée les mots se bousculent et chahutent dans le fond de ma gorge, tellement que quand le soir tant attendu se pointe, ils ont tous crevés les tripes à l’air dans un carambolage. Il ne reste que la chaleur des cendres. En septembre j’irai voir la mer, je t'annonce ça comme si c'était l'apothéose. La voix bourrée de fierté infantile. Ça sonne un défi qui dirait quelque chose du genre : puisque personne ne veut m’emmener, je m’en passerai. J'irai toute seule. Oui, non. Peut être. En tout cas c’est de la triche, puisque j’ai rien demandé à personne. Je l’ai juste écrit dans le livre.
Le minus colérique qu’on apprivoise mais qui longtemps continue de se méfier un peu. Celui qui fait le dur en zézayant à force de serrer les dents. Celui qui s’accroche comme une tique. Avec les yeux qui sourient comme un mec qui se serait collé un dentier en or pour boucher les trous. Celui la, là, ouais. Un peu. Tu vois. L’image est pas totalement juste, mais l’idée y est, quoi. Tu me serres dans tes bras, spontanément, pour ne pas que j’ai peur la nuit, et alors je sais que notre guerre est sûrement terminée pour de vrai, cette fois-ci. C’est à cause de moi qu’elle a duré si longtemps. J’avais fait des nœuds à tes bretelles, avec tes cheveux, dans tes draps même ; pour que tu risques pas de disparaître. Mais quand j’y repense aujourd’hui, j’aurais humainement pas su faire autrement.
La moquette est bleue. La scène est nouvelle. Je ne sais pas du tout, du tout, ce qui va se jouer, j’espère juste qu’il fera beau. J’ai accroché un rideau à la fenêtre, rien que pour pouvoir l’ouvrir.
Je suis en retard sur ma nuit.

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