Magazine Journal intime

Like a bird on the wire

Publié le 19 septembre 2010 par Alainlecomte

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Venir écouter Leonard Cohen, un cadeau promis depuis longtemps (*). Depuis peut-être ce temps lointain, de fin des années soixante, où un disque en vynil avait propulsé Suzanne dans le cœur des adolescents. L’entendre un jour « in live » semblait impossible. Pour être honnête, il est vrai que le poète canadien s’était produit sur scène dans une fête de l’Huma où j’étais, il y a bien longtemps. Leonard Cohen à la Fête de l’Huma, drôle d’idée, me direz-vous, on cherche le rapport entre cette effervescence mystique et le matérialisme dialectique. Car il y va fort le Leonard, sur les références religieuses, bibliques, surtout dans ses derniers opus. Mais qui écoutait attentivement « Suzanne », déjà, pouvait le pressentir. Mélange des bas-fonds et de la quête d’absolu, recherche à tâtons dans un noir total, d’une prétendue lumière qui jaillirait d’on ne sait où, mais qui passe par les fissures d’un monde qui se craquelle avant que tout ne nous explose en pleine face… il y a dans ce répertoire, des accents de désespoir qui nous laissent dans le même état que la lecture de « La route », le désormais classique de Cormac Mc Carthy. A-t-il fallu deux Boeing sur les tours de Manhattan pour que la culture nord-américaine devienne à ce point dépressive, ou bien est-ce seulement dû aux effets de l’âge ?

(Extrait de “The Future” (trad. G. Allwright):

Rendez-moi le Mur de Berlin
rendez-moi Staline et Saint Paul
Donnez-moi le Christ
ou donnez-moi Hiroshima
Détruisez un autre foetus
Nous n’aimons plus les enfants
J’ai vu l’avenir, mon amour :
ce n’est que meurtre.)

Leonard Cohen n’a rien perdu de sa voix d’or (c’est lui-même qui la qualifie ainsi dans « Tower of Song »), ses textes, surtout si on les lit en V.O., sont sublimes, et il reprend, en deuxième partie, ses plus grands succès, comme le fameux « Suzanne », en les chantant à la perfection, sans que rien de ses soixante-seize ans ne transparaisse dans l’exécution. Se prosterne devant ses musiciens, s’adresse en français au public, reprend « Le Partisan », inspiré du chant célèbre de Joseph Kessel, avec sa strophe en Français, acclamée ici, puisque cet « ici » est reconnu terre de résistance (mais la strophe sur « les Allemands » est-elle bien raisonnable ?). Et, dans une autre chanson, se demande où est partie son amie tzigane… (nous, on sait). Et puis, le public en aura pour son argent: trois heures et demi de « songs and poems », le tout achevé par une génuflexion, quelques pirouettes en s’en allant et… encore une prière.

En bouquet (qu’il n’a pas chanté hier soir), ce poème sur la démocratie:

Démocratie

Elle arrive par un trou dans l’air,
depuis les nuits de Tiananmen Square.
Elle naît du sentiment
qu’elle ne peut être vraiment réelle,
ou qu’elle est réelle mais pas ici.
Elle vient des guerres contre le désordre,
des sirènes qui hurlent jour et nuit;
des feux des sans-abri,
des cendres des homos :
la démocratie arrive aux USA.

Elle arrive par une brèche du mur,
sur un flot d’alcool visionnaire;
du récit renversant
du Sermon sur la Montagne
que je ne prétends pas comprendre entièrement.
Elle arrive dans le silence
sur les quais de la baie,
du coeur courageux, hardi et délabré
de la Chevrolet :
la démocratie arrive aux USA.

Elle vient de la tristesse de la rue,
des lieux saints où les races se rencontrent;
des vacheries homicides
qui ont lieu dans chaque cuisine
pour savoir qui va servir et qui va manger.
Des puits de déceptions
où les femmes s’agenouillent pour prier
la grâce de D–u dans le désert ici
et dans le désert très loin :
la démocratie arrive aux USA.

(*) rendu possible grâce à M***, qui nous a fait bénéficier de ses rabais obtenus via le CE d’une grande compagnie aérienne nationale… ( !)

photo concert 2008 http://photoblog.statesman.com


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