Wilson

Publié le 14 décembre 2010 par Banalalban

Le monde est devenu trop petit alors je vais ailleurs, là où il y a de la place.

Une place pour moi.

C'est pas tant de ne pas être à sa place tout le temps, avant et maintenant, qui est difficile, mais le fait que tout le monde le sache et te juge pour ça.

Quand tu te sens bien, tu te dis que tu es un original et ça te va, tu t'en contentes. Mais quand ça va pas, quand ça devient trop pesant, tu prends conscience de tout le poids qui est sur toi, tu regardes le monde, et tu comprends que rien n'y fera jamais : tu es un déviant et tout le monde te montre du doigt comme si tu avais du psoriasis.


J'ai du psoriasis.

Il me prend tout le sommet du crâne et se répand jusqu'à mon cou.

Je ne peux pas empêcher les gens de me juger pour ça.

Le psoriasis est causé en partie par le stress.

J'ai du psoriasis parce que je suis stressé.

Je suis stressé parce que les gens me jugent avec mon psoriasis donc je développe mon psoriasis.

C'est un cercle vicieux.

Une loi inique qui ne s'abroge jamais et qui résiste comme du chiendent à longueur de journée.

Et ça me stresse d'autant plus et donc du coup, le psoriasis prend mes épaules.

Quand je suis drôlement stressé, il me coule dans le dos.

Quand je suis encore plus drôlement stressé, il s'incube presque partout.

Je fais partie des trois pour cent de personnes qui en ont.

Trois pour cent, c'est franchement peu quand on y pense.

Je tourne la tête, je prends cent personnes dans la foule, et je cherche les deux autres malchanceux. Je les reconnais vite : ils font tout pour se démarquer.


J'ai parfois des atteintes unguéales : je mets des gants.

De gros gants en laine.

Je fais varier la laine et la couleur de la laine.

La forme de la laine, le tissage de la laine, l'épaisseur de la laine.

Je suis devenu le spécialiste mondiale des gants en laine.

Sur les trois personnes sur les cents de la foule, je suis celui qui s'y connait le mieux, les autres jouant les amateurs.

Je ressemble à rien avec mes gants en été et je fais passer ça pour de l'originalité et du coup, on me montre du doigt et c'est encore pire : ça remonte jusqu'au coude, alors je mets des manches longues.

Je suis aussi un expert en t-shirts et polos à manches longues.

En plein été.

Le calcipotriène, ça ne vaut rien.

L'anthralène non plus : j'en ai tâché des vêtements à force d'en mettre...

Beaucoup de goudrons qu'on aurait dit une route de campagne.

Quand j'étais gamin, ma mère me mettait déjà sur le crâne une mixture à base goudron : c'était noir, ça puait l'asphalte et pire que tout, ça imprégnait tout. Et le lendemain matin de faire semblant de ne rien comprendre aux rires moqueurs des autres...

Je les repère assez facilement les deux autres sur cent, et certainement qu'ils me repèrent à distance aussi : nous sentons la route, la vieille route de canicule, celle qui cloque sous la chaleur, qui boursoufle, enfle et pustule.

Tout ça empire et fait fuir, alors je parle plus fort et plus droit pour qu'on remarque autre chose de moi.

Prendre en compte toutes ces considérations, ça te ronge de l'intérieur comme tout le reste te ronge de l'extérieur. En plaques.

Tout ça prend tellement de place que tu étouffes. Le psoriasis te rentre même dans la bouche. Le psoriasis il te plâtre l'intérieur de la langue, la glotte, la luette et encombre même jusqu'aux bronches. Parfois, il tente une ressortie par le nez et ça te fait une couperose d'alcoolique.

Tu ressembles à un alcoolique trop couvert même en été et qui pue le goudron.

Alors tu cherches un appel d'air pour toi même.

Tu comprends que l'originalité ne servira en rien à compenser.

Tu recherches un appel d'air.

 Je les repère assez facilement les deux autres sur cent : ils sont toujours près de fenêtres avec une expression de poisson qui agonise.

Tu cherches un appel d'air.

Tu ouvres les fenêtres et rien.

Tu cultives ton originalité quand même par dessus pour faire oublier le psoriasis mais c'est encore pire : on te juge d'autant mieux que tu n'es plus approprié à rien.

Alors tu prends la poudre d'escampette.

Tu t'évades.

Sinon tu finiras par te construire une petite prison encore pire que la première.

Il n'y a pas pire prison que celle qu'on se fait.

Nous sommes trois sur cent à le savoir.