Magazine Humeur

Pour une rééducation des comportements liturgiques

Publié le 21 décembre 2010 par Hermas

Au cours des quarante dernières années, d’innombrables ruines ont été accumulées dans tous les domaines de la foi, de la pratique, du culte, de la formation sacerdotale et de la psychologie religieuse. C’est un fait dont peu paraissent être conscients, peut-être parce que cette conscience requiert d’avoir, par le cours de sa vie, un pied de chaque côté de cette triste quarantaine et une expérience personnelle à la fois de la frénésie barbare qui a submergé tant de clercs et de ce qu’elle a emporté de la vie de l’Eglise. D’aucuns nous disent qu’il faut tourner la page, regarder devant soi, et il y a évidemment du vrai en cela, ne serait-ce que parce que les promesses du Christ le justifient. Cependant, l’exhortation serait plus convaincante si, malgré les renouveaux réels que l’ont salue de bon gré, ne persistaient encore très généralement, y compris là où ces mêmes renouveaux apparaissent, des effets manifestes de cette crise qui n’en finit pas de glisser lentement sur son erre.

Dans cette crise, les cibles principales des esprits forts, diablement inspirés, ont été l’Eucharistie, le prêtre et leur “milieu” prochain, qui est la liturgie. Les derniers Papes, conscients de cette situation, ruineuse de l’identité de l’Eglise et de sa foi, se sont efforcés de corriger – on serait tenté de dire : de soigner – l’intelligence théologique des clercs et des fidèles par les Années de l’Eucharistie et du Sacerdoce.

Le problème est que le mal est profond et que, de même que, dans l’ordre naturel, l’esprit du monde a affecté chez un grand nombre le sens commun lui-même, jusqu’à lui faire perdre sa connaissance spontanée du réel et de la nature des choses, de même, dans l’ordre surnaturel, des années de désubstantialisation acharnée de cet ordre (sur la réalité de la Présence réelle, l’identité spécifique du prêtre, etc.), au nom de l’inventivité, ont conduit le plus grand nombre à perdre ce sens commun chrétien qui est le sens spontané du sacré.

I
l suffit de se rendre le dimanche dans une quelconque paroisse pour le constater dans l’attitude de nombreux fidèles et, souvent aussi, hélas, de leurs prêtres. L’une des premières choses qui s’enseignaient naguère à un enfant était que l’église était la Maison de Dieu. La Sainte Eucharistie y était d’ailleurs centralement, visiblement et immédiatement honorée. Le tabernacle qui la contenait se trouvait généralement au maître-autel. Sa sainte présence était signifiée d’abord par une petite flamme, symbole de la lumière du Christ [remplacée de fait aujourd’hui, très souvent, par une lumière électrique], brûlant dans de l’huile d’olive, symbole de pureté, et dont le simple entretien réclamait une attention renouvelée au mystère. Elle l’était aussi, et plus encore, par le conopée recouvrant le tabernacle, voile symbolisant, comme la tente de l’Exode, la Présence divine. Avec ces éléments sensibles, l’enfant apprenait que ce lieu était un lieu habité, la demeure de Jésus, où le respect, la bonne tenue et le silence étaient évidemment de mise. Enfants, naturellement, nous étions des enfants, tentés entre nous par le bavardage et le chahut, mais nous savions bien qu’en y cédant nous ne respections pas le lieu et surtout, surtout, nos parents, qui le savaient mieux encore que nous, veillaient à ce qu’il n’en soit pas ainsi.

Allez aujourd’hui dans la plupart des églises, et voyez, et écoutez. Le Christ est présent au tabernacle, mais on a pourtant l’impression d’entrer dans un hall de gare. Parents et enfants y parlent, y rient, s’y interpellent, échangent les dernières nouvelles, à voix forte, sans souci aucun, d’ailleurs, de ceux qui cherchent à se recueillir. Sans souci, surtout, du Dieu présent. Le silence relatif ne vient qu’avec le début de la messe ; comme au cinéma, au début du spectacle. Le lieu n’est plus lui-même un espace de silence, de respect, de recueillement, de résonnance du sacré, parce que la perception spontanée de la Présence physique du Christ, dans le tabernacle, n’existe plus. Et elle n’existe plus parce qu’elle n’est plus enseignée. Le travail de sape de longues années a produit notamment cet effet-là. Sitôt la messe terminée, et souvent avant même que le prêtre ait quitté l’église, on se lève, on sort, et le brouhaha reprend : le spectacle est terminé. Il faut d’ailleurs, pour être juste, constater que ces comportements ne sont pas le lot exclusif des paroisses habituelles ; on observe la même chose, quoiqu’à un degré moindre, dans certaines chapelles ou églises “tradi”, signe que ici et là ces comportements s’alimentent dans une contamination assez égale de l’esprit ambiant, où la perte du sens commun conflue, par une certaine connivence, avec la perte du sens commun chrétien.

C
e qui est vrai du bruit l’est aussi de la tenue, toutes “chapelles” confondues, à voir tant d’hommes “suivre” la messe enfoncés dans leur siège, jambes croisées, avec une décontraction nonchalante qu’ils se garderaient évidemment d’adopter lors d’un entretien professionnel et qu’ils n’accepteraient probablement pas d’un subordonné. Mais ça, n’est-ce pas, ce sont les affaires, le monde réel… La tenue, c’est aussi l’habillement. Jadis on parlait, jusqu’à s’en moquer, du fait de “s’endimancher”. Au moins ce comportement témoignait-il de la conscience diffuse de ce que ce dimanche n’était pas un jour comme les autres, qu’il requérait un effort, lequel était aussi, pour d’aucuns, un effort financier. On s’habillait plus correctement qu’à l’ordinaire, pas pour le plaisir, mais parce que l’assistance à la messe le requérait. Dans les milieux modestes, en particulier, parents et enfants mettaient leurs “beaux habits”. Peut-être n’y avait-il pas toujours de conviction théologique profonde derrière cela ; il n’empêche que l’habitude, elle, en était imbibée, qui modelait des manières d’être conformes à la sainteté des lieux. Aujourd’hui, comme nombre d’hommes sont en costume une partie de la semaine, le dimanche ils ne s’en embarrassent plus. En vérité, on “s’endimanche” toujours, mais pour adopter le style “décontracté”, plus ou moins propre, suffisant pour sortir, parfois non rasé. L’endimanchement d’alors était centré sur la majesté du dimanche ; celui d’aujourd’hui est centré sur la lassitude de la semaine. Là encore, il n’y a aucune considération pour Celui que l’on va rencontrer, alors que les mêmes personnes ne réfléchiraient pas une seconde avant de s’habiller correctement s’il s’agissait, fût-ce un dimanche matin, de rencontrer une personne importante susceptible de faire avancer leur carrière.

Le fameux baiser de paix, qui précède si maladroitement en de telles circonstances l’entrée dans le mystère eucharistique dans la liturgie ordinaire [dont la plupart ignorent qu’il s’agit d’un geste liturgique] ajoute au désordre, à la dissipation : on s’embrasse, on se congratule, on se retourne et l’on se ballade, avec forces sourires, commentaires et bruits de chaises. On a l’impression, à ce spectacle, que l’on se trouve dans un monde qui ne peut plus rien concevoir, même l’approche du mystère, sans l’agitation et le bruit. Triste temps, qui paraît avoir toujours besoin de se sentir en fête pour repousser la peur du silence. Les clercs, pour le surplus, se sont chargés depuis longtemps de convaincre les fidèles qu’ils étaient désormais des “adultes” – en un temps où, manque de chance, tout contribue à les maintenir dans un état psychologique voisin de l’adolescence – n’ayant plus à se mettre à genoux, notamment au moment de la Consécration ou pour recevoir le Dieu vivant.  

C
e dimanche, je me trouvais avec ma famille dans notre paroisse. S’y trouvaient d’autres familles, parents et enfants. Pendant toute la messe, sous les yeux de leurs parents respectifs, un groupe d’enfants n’a cessé de jouer, de parler et de rire. Les remarques de voisins énervés n’y ont rien fait – des esprits chagrins, naturellement. A la communion, ce petit monde s’est précipité pour recevoir les saintes Espèces, avant d’en revenir en mâchonnant, dans le même état d’agitation, et reprendre ses jeux, sous la même indifférence parentale. Impossible de prier, impossible de se recueillir. A l’issue de la messe, je suis allé voir le prêtre, pour lui demander s’il ne serait pas possible de demander aux parents d’apprendre à tenir leur monde, en leur rappelant à quel mystère nous étions rendus présents. Pour toute réponse, je n’eus droit qu’à ceci : « Aujourd’hui, il n’y avait pas de garderie » puis, de toute évidence, je suis sorti du champ de sa perception. Ainsi, toute la question était supposée être là : la mise à l’écart des enfants, alors qu’au premier chef le problème est chez les parents, qui ne voient pas les raisons d’obliger leurs enfants à mieux se tenir dans l’église parce qu’eux-mêmes, visiblement, ne les saisissent pas. Le prêtre quant à lui, alerté, n’y voit qu’une question d’intendance. Au fond, celui qui était dérangeant, c’était moi, ce que le prêtre me fit sentir.

La crise de l’Eglise a été une crise d’identité, de certitude, de sens. Les stigmates en sont durables et elle a eu pour effet notable d’énerver le sens chrétien en maints domaines, très spécialement sur le caractère tout à fait réel de la Présence du Christ dans l’Eucharistie. Comme le soulignait Mgr Masson, si les fidèles souvent ne savent rien, ou se comportent mal, c'est que leurs pasteurs ont renoncé à les guider. Il est étrange que le mystère de l'Eucharistie soit toujours au centre de ces difficultés. Il est plus étrange encore de constater que la pollution qui en est résulté s'est répandue même dans des chapelles qui ont fait du combat pour la messe l'un de leurs fleurons.

Nous prions pour que de nouveaux prêtres nous soient donnés, à l'esprit neuf, réaliste, de vrais pédagogues de la vie chrétienne, capables de travailler avec prudence et autorité, après tant de destructions, à une véritable rééducation du sens chrétien, du sens du sacré, que les pieuses homélies coutumières ne peuvent suffire à restaurer.


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